On croit connaître les gens.
On croit connaître ses amis, ses amants, ses ennemis. On croit savoir ce qu'ils pensent le matin dans leur voiture et ce qu'ils cachent le soir sous leur manteau. Et puis un jour on découvre qu'on n'avait rien compris, qu'on regardait un autre film que celui qu'on croyait.
Sophie. Ma Sophie. Ma meilleure amie, ma confidente, ma complice de bureau depuis huit ans, celle qui riait si fort que l'open space entier se retournait sur son passage. Celle qui savait tout de moi. Celle à qui je disais tout.
Sophie m'a piégée.
Le samedi après-midi
Samedi, quinze heures. J'ai garé la voiture deux rues plus loin, parce que devant chez elle il n'y a jamais de place. Il faisait gris, le genre de samedi de septembre où on ne sait pas s'il faut sortir le manteau.
Le sac était sur la banquette arrière depuis la veille : la robe sur un cintre, le maquillage, les chaussures dans leur boîte. Marc était dans le garage, à genoux sur le béton, avec le petit qui tenait la roue de vélo pendant qu'il remontait la chaîne. Il a levé la tête : « Amuse-toi bien. » La petite m'a suivie jusqu'à la portière pour savoir si je rentrais pour le film. J'ai dit oui. J'ai menti sur l'heure, pas sur le film.
Sophie m'a ouvert avec un sourire que je connaissais par cœur. Un sourire de café du matin, de vendredi soir, de tout ce qu'on avait traversé depuis huit ans. Un sourire qui disait : c'est parti.
« Entre ! »
L'appartement était rangé, propre, parfumé. Des bougies sur le buffet — elle qui n'en allume jamais, même pas à Noël. Une musique douce. Le blanc sec au frais, des verres alignés, des amuse-bouches dressés sur une ardoise comme chez le traiteur. Tout était prêt. C'était ça, le problème : Sophie ne range pas. Sophie laisse ses chaussures dans l'entrée et ses tasses dans l'évier pendant trois jours.
On a ri, on a bu un premier verre. On a parlé du bureau, de Christelle et de son audit, du fils de Sophie qui ne veut pas passer son bac, de mes trente-neuf ans qui approchent. Une heure normale, de deux femmes assises sur un canapé, dans une pièce qui sent la bougie.
Puis elle m'a tendu la robe sur un cintre.
Noire. Longue. Fluide, avec une fente haute sur le côté qu'on ne voyait qu'en marchant. Des escarpins noirs à talon fin, neufs, la semelle encore râpeuse. Une paire de collants fins dans un sachet fermé. Deux paquets identiques, deux tailles différentes, achetés le même jour.
On s'est habillées chacune de son côté du couloir, sans se regarder, comme au lycée. Et on s'est retrouvées en même temps devant le miroir de l'entrée.
J'étais en face d'un miroir. La même robe, le même chignon bas, le même trait de crayon au coin de l'œil, la même bouche. Sophie est plus grande que moi de trois centimètres et plus large d'une taille, mais dans cette robe-là, la différence disparaissait.
« Tu as mis ton collant à l'envers. »
« Quoi ? »
« Ta couture. Elle est devant. Tu as mis ton collant à l'envers, ma belle. »
Elle a ri, pas longtemps. Elle s'est approchée, elle a glissé la main sous la robe pour faire tourner le tissu sur ma cuisse, et sa main s'est arrêtée là une seconde de trop, à plat sur mon ventre. Puis elle a reculé de deux pas et elle a dit, en regardant mon reflet, pas moi :
« On est identiques. C'est flippant. »
Elle, elle se trouvait belle. Elle s'est tournée dans la lumière, elle a fait trois pas pour voir la fente bouger, elle a dit qu'elle avait l'impression d'avoir vingt-cinq ans. Moi, dans la glace, je cherchais mes quarante ans. Je les ai trouvés sous les yeux, deux traits fins que le crayon noir ne couvrait plus.
Je me suis dit : il ne me regardera pas. Il verra la même robe deux fois, et il choisira la version qui a vingt-cinq ans.
Les SMS
Dix-sept heures. J'ai écrit à Karim, debout dans la cuisine.
« On t'attend. Sophie est prête. Moi aussi. »
Sa réponse est arrivée en quelques secondes.
« Bien. J'arrive. 18h. »
J'ai posé le téléphone sur la table, face contre bois, et il a vibré tout de suite après. C'était Marc. « Tu manges là-bas ? » J'ai répondu oui. « Ok. Bisous. » Deux mots et un bisous, et j'ai mis dix secondes à écrire un bisous en retour, la main pas très stable, dans une cuisine qui sentait la bougie et le citron.
À dix-sept heures vingt, c'est la petite qui m'a écrit : « maman tu es où ? » J'ai répondu « chez tata Sophie », j'ai mis le téléphone en silencieux et je l'ai laissé face contre la table. Mon mari écrit, ma fille écrit, Karim a écrit. Moi, je me suis repeint les lèvres dans le couloir.
Sophie, elle, préparait ses citrons. Elle fredonnait un truc que je ne connaissais pas. Elle était heureuse. Trop heureuse, pour une femme qui reçoit un homme qu'elle n'a vu qu'une fois et une cousine qu'elle n'a pas prévenue.
J'ai regardé l'heure. Dix-sept heures vingt-cinq. J'avais encore le temps de tout rater tranquillement, dans une pièce bien rangée.
18 h — L'inconnue
J'ai cru qu'il était en avance. J'ai cru qu'il avait sonné. J'ai ouvert.
Et je me suis figée.
Une jeune femme. Les yeux verts, très verts, presque durs à regarder en face. Les cheveux châtains bouclés, longs, encore mouillés aux pointes. Un sourire magnifique, large, qui désarmait tout. Et un parfum sucré, vanille et fruité, qui est resté dans l'entrée après son départ.
« Bonjour. Je m'appelle Émeline. Je suis la cousine de Sophie. »
Je suis restée bloquée. Les mots ne sont pas venus. J'ai dit bonjour, je crois, deux fois.
Pourquoi maintenant. Pourquoi ce soir. Pourquoi elle. J'ai repassé en trois secondes tout ce que j'avais répété dans la voiture, et tout est tombé par terre.
Je voulais qu'elle parte, que tout redevienne comme avant, quand nous étions deux à savoir et une seule à mentir. Mais je ne pouvais rien. Je pouvais la regarder entrer dans le salon de ma meilleure amie et m'écarter du passage.
Sophie est arrivée derrière moi, elle l'a embrassée, elle l'a fait entrer, et elle m'a regardé par-dessus son épaule avec un sourire jubilatoire. Un sourire de travail bien fait.
« C'est moi qui l'ai invitée. Plus on est nombreux, plus c'est mieux. »
Je n'ai rien dit. Je n'ai pas su. Elle a installé sa cousine sur le canapé, elle lui a servi un verre, elle a remonté la musique d'un cran, et moi je suis restée debout au milieu du salon, dans ma robe noire identique à la sienne, à regarder les deux femmes les plus dangereuses de ma vie s'installer sans moi.
Émeline
Un short blanc. Plus court que ce que je mets pour dormir. Un chemisier vert sans manches, léger, qui bougeait quand elle respirait. Les bretelles de son soutien-gorge qui glissaient sur ses épaules et qu'elle remontait d'un geste distrait. Cette poitrine que je me suis mise à regarder, et que je ne pouvais plus ne pas regarder.
Elle a retiré ses sandales à l'entrée, sans demander, comme on rentre chez soi. Pieds nus dans le salon, les ongles vernis clair. Ses boucles qu'elle redressait toutes les cinq minutes d'un revers de main — un tic qui m'énervait, qui m'exaspérait, et qui me faisait baisser les yeux sur ses épaules.
Vingt-cinq ans, vingt-six peut-être. Elle posait des questions. Beaucoup. Sur notre travail, sur la façon dont on s'était connues, sur mon mari, sur mes enfants. Une curiosité insolente, sans gêne, qui n'attendait pas vraiment les réponses.
Je l'ai détestée. Et je remarquais ses cuisses, la façon dont elle s'asseyait, un genou sur le canapé, la peau lisse, une cicatrice blanche au tibia. J'ai eu honte des deux choses en même temps, et ça ne m'a pas empêchée de continuer à la regarder.
L'arrivée de Karim
Dix-huit heures trente. On a sonné à la porte.
Mon ventre s'est serré avant que ma tête comprenne. Je me suis levée trop vite et je me suis cogné le genou contre la table basse.
Karim. Chemise blanche, jean beige, chaussures en cuir. Il sentait le propre, le cèdre, l'homme. Il sentait lui, comme la première fois dans l'ascenseur de son immeuble.
Ce que j'ai vu d'abord, ce n'est pas son visage. C'est la façon dont il a regardé par-dessus mon épaule, vers le canapé, avant même de me dire bonjour. Deux secondes. Assez.
Il m'a fait la bise. Une bise rapide, au-dessus de la joue, celle qu'on fait à la femme d'un client. Mais en repartant, il a posé sa main sur ma nuque — une seconde, deux — juste là, à la naissance des cheveux. C'est là que je perds la tête. Pas ailleurs. Il le sait depuis le premier jour. Il n'a rien dit. Il a approché sa bouche de mon oreille, assez près pour que je sente son souffle, et il n'a rien touché. Ce n'est pas la main qui me manque. C'est le presque.
« Entre. Tu es le bienvenu. »
Je l'ai tutoyé. Devant Émeline, devant Sophie, dans un couloir, comme on parle à un copain. C'était le code : tant qu'il y a du monde, je le tutoie, je joue la femme normale qui reçoit des amis. Le vous revient tout seul dès qu'on est seuls — même au téléphone, même à minuit, même dans un lit conjugal. Là, je l'ai tutoyé en le regardant dans les yeux, et il a compris : pas maintenant, pas devant elle.
Il est entré. Il a fait le tour de la pièce du regard, comme un homme qui vérifie les issues. Il a vu Émeline sur le canapé : les jambes croisées, le verre à la main, le sourire. Il l'a vue. Il l'a remarquée. Il n'a rien dit.
Sophie s'est approchée à son tour et elle a reçu ses deux bises. Puis elle lui a présenté sa cousine.
« Karim, je te présente Émeline. »
Il lui a tendu la main. Une poignée de main ferme, précise, professionnelle, une poignée de main de développeur qui rencontre une chef de projet. Il l'a regardée juste ce qu'il fallait, une seconde de trop, pas plus. Et elle a pris sa part, elle aussi : deux bises, deux sourires, deux secondes de trop, la main posée un peu longtemps sur son avant-bras.
À mes yeux, c'était un vol. Chaque baiser sur sa joue était une lame, chaque sourire échangé une brûlure, et chaque seconde durait une éternité. J'étais là, dans ma robe identique, spectatrice de mon propre piège, et personne, dans cette pièce, ne me devait rien.
Les regards
Il s'est assis sur le canapé, à côté d'Émeline. Pas trop près. Assez près pour que je le remarque, et pour que personne d'autre ne le remarque.
Il m'a regardée une fois. Un regard rapide que personne n'a vu sauf moi. Tu n'as pas fait le job. Tu vas payer.
Puis il a regardé Sophie. Plus longtemps, plus appuyé, sans sourire. Tu as osé.
Sophie a baissé les yeux. Elle a rougi jusqu'aux oreilles et elle a proposé à boire à tout le monde alors que les verres étaient pleins. Elle avait compris. Elle allait payer, elle aussi.
J'ai regardé la scène depuis la chaise, en face, avec mes escarpins neufs qui me serraient déjà le petit orteil. Je n'avais plus de place dans cette pièce. C'était ça, le problème.
La conversation
Elle avait fait un risotto, un vrai, avec du parmesan râpé devant tout le monde. Une ardoise de fromages, des amuse-bouches qui n'ont servi à personne, une table basse dressée comme pour un dîner de famille. La soirée était franchement conviviale. C'est ça qui était obscène.
Karim a joué l'invité parfait. Poli, élégant dans ses réponses, précis dans ses piques. Il envoyait à Sophie des messages à double fond — « tu as bien choisi la robe », « c'est courageux de ta part » — qu'Émeline n'a pas relevés et moi si.
Sous la table, il y avait une guerre silencieuse. Le pied de Sophie a cherché le sien et l'a trouvé ; il n'a pas bougé. Moi je tenais les genoux serrés, ma culotte collait comme un pansement, et je comptais les secondes en fixant l'ardoise de fromages.
Émeline a posé sa question au milieu du dessert.
« Karim, tu travailles dans quoi ? »
Il a souri, un sourire précis.
« Dans l'informatique. Je suis développeur. Et toi ? »
« Moi aussi ! Chef de projet cybersécurité. Je suis au Technopôle, à Metz. Deux jours par semaine à Nancy, le reste du temps ici. »
« Ah oui ? Intéressant. »
« Enfin, c'est ce que je fais. Et c'est surtout ce que j'aime. »
« Et tu fais quoi exactement ? » a demandé Karim en reposant son verre.
« De la conformité, des audits, des tests d'intrusion. Des choses très ennuyeuses que je trouve passionnantes. »
« Je suis indépendant, moi. Je travaille à mon compte. »
« Cool. Tu fais quoi comme développement ? »
« Du web, du mobile, un peu de tout. »
« Et tu es sur quoi en ce moment ? »
« Une application pour un cabinet d'architectes. »
« Intéressant. »
« Oui. C'est technique. Mais j'adore ça. »
Ils ont continué. Frameworks, langages, outils, méthodes, clients, délais. Avec les mots que j'entends au bureau depuis douze ans et que je ne comprends toujours pas.
Moi, je les écoutais. Je suis responsable marketing : je sais parler une heure de choses que je ne fabrique pas. Là, je n'avais même pas ça. Je n'étais qu'une femme mariée dans une robe noire qui n'avait rien à dire sur les API.
Sophie écoutait aussi, avec un sourire tranquille.
Mes deux ou trois tentatives pour reprendre la main sont tombées à plat. Une question, une anecdote de bureau, un verre proposé. Sophie arrivait toujours avant moi avec une assiette, un glaçon, un rire qui traversait la pièce.
Les piques
À un moment, Émeline est allée aux toilettes. Quelques secondes. Juste assez.
Karim s'est penché vers Sophie et il a murmuré :
« Tu sais, Sophie, j'adore les surprises. Et ta petite cousine est d'un charme renversant. »
Elle a eu droit à une claque sur les fesses. Pas moi. Une claque du bout des doigts, au creux de la robe, donnée au moment où elle se penchait pour ramasser une assiette — hors du champ de la porte de la salle de bain. J'ai entendu le tissu. J'aurais voulu être à sa place, sentir cette main sur moi, et je l'ai souhaité si fort que j'en ai eu mal au ventre.
Sophie a rougi. Un peu. Juste assez.
« Karim… »
« Quoi ? »
« Rien. »
Et c'est lui qui a posé la question, sans lever le nez de son verre, à voix presque normale, comme on demande où sont rangées les serviettes :
« Tu peux tout me dire, Sophie. Pourquoi elle est là ? »
Elle a regardé vers le couloir. « Elle avait nulle part où aller. » Ce n'était pas vrai, et on le savait tous les deux. « Alors tu as menti chez toi, devant moi, un samedi soir. Tu paieras ça aussi. » Il a souri lentement, et ce sourire disait : tu vas payer, toi aussi.
Le pire est arrivé à la cuisine, cinq minutes plus tard. Émeline et moi, seules, à débarrasser les verres. Elle a regardé par la fenêtre et, sans se tourner vers moi :
« Il t'appelle L., toi aussi ? »
Je n'ai rien dit tout de suite. J'ai compté jusqu'à trois en essuyant un verre déjà sec.
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Parce qu'il m'a appelée comme ça quand il m'a tendu mon verre. »
Elle a souri, elle a pris l'ardoise et elle est retournée au salon. Je suis restée seule devant l'évier, à me demander depuis combien de temps cette fille savait des choses sur moi.
Le départ
Vingt-trois heures. Le dernier bus. Émeline a regardé l'heure, elle a dit qu'elle devait partir, qu'elle allait rater son bus, qu'elle avait passé une super soirée. Elle a remis ses sandales, elle a cherché son sac sous le canapé, elle s'est penchée, et j'ai regardé Karim la regarder se pencher.
Sophie a souri. Un sourire que je connaissais trop bien.
« Tu peux rester encore. Karim pourra t'y emmener. Il habite à quelques rues de chez toi. »
Je suis devenue folle. De rage, de jalousie, et de quelque chose de plus laid. Une voix dans ma tête criait : je suis là pour ça, moi. Pour me faire sauter. Culbuter. Souiller. Karim ne peut pas partir avec cette fille.
Karim s'est levé et il a regardé Sophie avec ce sourire lent que je connais par cœur.
« Pas de souci. Comme tu as été gentille avec moi la dernière fois, je serai gentil avec ta cousine. »
Il y a eu les banalités d'usage. « Je ne veux pas vous déranger. » « Mais non, tu ne me déranges pas. » Je les ai écoutées comme on écoute une porte se fermer.
Sophie n'a pas pu soutenir son regard. Elle a baissé les yeux et elle a compris qu'elle allait payer, elle aussi.
Émeline a pris Karim par le bras, sans façon. Deux pas vers la porte. Il s'est arrêté à ma hauteur, il s'est penché, et il m'a dit à voix très basse :
« Tu rentres chez ton mari. Tu ne m'écris pas avant demain. Et tu ne pleures pas. Pas pour ça. »
Puis il m'a regardée une dernière fois, un seul regard, et il est sorti.
La porte s'est fermée. Le silence est tombé, épais, définitif.
Ce que j'ai ressenti dans le ventre, je ne sais pas le dire autrement : une chute, comme dans un ascenseur qui descend trop vite. Mon corps avait attendu quelque chose pendant trois heures, il s'était ouvert d'avance, et il est resté là, vide, avec cette chaleur inutile entre les cuisses et plus personne pour s'en occuper.
La dispute
Je me suis tournée vers Sophie. Elle était debout au milieu de son salon, les bras croisés, avec un sourire que je ne lui avais jamais vu.
« Sophie. »
« Oui ? »
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
« J'ai invité ma cousine. Et alors ? » a-t-elle dit en ramassant les verres, sans se presser.
« Tu savais que Karim venait. Tu savais que c'était notre soirée. »
« Et alors ? »
« Tu l'as mise sur son chemin. Tu l'as mise dans son lit. »
« Dans son lit ? Tu vas vite en besogne. »
« Ne me prends pas pour une idiote. Je sais ce qu'il va faire. Je sais où il l'emmène. »
« Et alors ? »
« Et alors c'est moi qui devais être là. »
Elle a posé les verres dans l'évier, elle s'est retournée, et sa voix a changé. Plus basse, plus dure.
« Toi ? Toi, tu es mariée. Toi, tu as un mari, deux enfants, une maison, une vie. Et tu voudrais quoi ? Qu'il n'y ait que toi ? Qu'il ne baise que toi ? »
J'ai eu un haut-le-cœur. Pas au figuré : un vrai, au milieu de son salon, devant une ardoise de fromages.
« Sophie… »
« Non. Laisse-moi finir. Tu m'as utilisée. Tu m'as fait tomber. Maintenant c'est mon tour. C'est moi qui piège. »
« Tu as apprécié. Et tu as même recommencé. »
« Quoi ?! Sérieux… se faire baiser par un homme plus jeune… j'ai honte quand j'y pense. »
Elle a allumé une cigarette à la fenêtre, dos à moi. Je ne me rappelle même plus à quel moment j'ai pris mon sac et quitté son appartement. Je me souviens de l'escalier et de la rampe froide sous ma main.
Les messages
Une heure du matin. Metz, la rocade vide, la radio que je n'ai pas allumée. Je me suis garée devant chez moi et je suis restée deux minutes dans le noir, les mains sur le volant.
Marc dormait avec la télécommande dans la main, la télé allumée sur une chaîne d'info en boucle. Il ne s'est pas réveillé, il n'a pas demandé l'heure. J'ai enlevé la robe dans le noir et je l'ai roulée en boule au fond du panier, sous les serviettes.
Puis j'ai écrit à Karim. Et le vous est revenu tout seul, dès que la porte s'est refermée sur eux. Même à une heure du matin. Même dans mon lit conjugal. Même en silence, même pour rien.
« Karim. »
Pas de réponse.
« Karim. Répondez-moi. »
Pas de réponse.
« Karim. Je vous en prie. »
Pas de réponse.
« Karim. Je suis désolée. Je n'ai pas fait le job. Je sais. Mais ne me faites pas ça. »
Pas de réponse.
« Karim. Vous êtes avec elle ? »
Pas de réponse.
« Karim. Vous la baisez ? »
Pas de réponse.
« Karim. Répondez-moi. S'il vous plaît. »
Pas de réponse.
« Karim. Je vous aime. »
Ce dernier-là est sorti tout seul. Je ne l'ai pas décidé, je ne l'ai pas relu, et je ne l'ai pas regretté. J'ai posé le téléphone sur ma cuisse, sous le drap, pour ne pas réveiller Marc.
Le silence a fait le bruit d'une porte qui se ferme. Je l'ai entendu toute la nuit, entre deux sommeils, à côté d'un homme qui ronflait doucement et qui ne saurait jamais rien.
La salle de bain
À quatre heures, je me suis levée. J'ai marché pieds nus jusqu'à la salle de bain, j'ai fermé la porte et je me suis assise par terre, dos à la baignoire, le front sur les genoux.
J'ai pleuré. Longuement, sans bruit, la bouche ouverte et la main sur les yeux, comme on pleure à seize ans dans les toilettes du lycée quand on vient de voir celui qu'on aime fricoter avec une autre. J'ai pleuré sur moi, sur Sophie, sur huit années d'amitié qui venaient de prendre l'eau en trois heures.
Puis je me suis regardée dans le miroir. Les yeux rouges, les traits tirés, un chignon de travers tenu par deux épingles, une trace de rouge à lèvres au coin de la bouche que j'avais oublié d'enlever. Cette femme ne me ressemblait pas. Ou peut-être que celle-là, enfin, me ressemblait.
Et puis mon corps a réclamé son dû. C'est laid à écrire, mais c'est comme ça : après toutes ces larmes, il restait cette chaleur entre mes jambes, installée depuis dix-huit heures, et qui n'était pas partie avec eux.
J'ai ouvert le robinet à fond pour couvrir le bruit. Je me suis assise sur le bord du lavabo, la nuque contre le miroir froid, et j'ai glissé la main dans la culotte que je n'avais pas enlevée. J'étais trempée. Depuis la main de Karim sur ma nuque, peut-être depuis la claque sur les fesses de Sophie.
Je n'ai pas pensé à mon mari qui dormait à dix mètres. J'ai pensé à la voix d'Émeline dans la cuisine — « il t'appelle L., toi aussi ? » —, à celle de Karim dans l'entrée — « tu ne m'écris pas avant demain » —, et à Sophie dans la même robe noire que moi, la main à plat sur mon ventre. Mes deux doigts ont tourné, et je me suis mordu la base du pouce pour ne pas faire de bruit.
Je suis venue comme ça, assise sur un lavabo, à quatre heures du matin, avec le robinet ouvert et la serviette de la petite qui pendait à côté de ma tête. Trente secondes. Ça n'a rien réglé : je me suis retrouvée exactement là où j'étais, en plus sale.
Je me suis lavé les mains longtemps, j'ai remis la serviette de la petite exactement comme elle était, et je me suis recouchée. Marc a bougé, il a passé son bras sur moi, il a marmonné un mot qui ressemblait à mon prénom, et je suis restée raide jusqu'à ce que son bras retombe.
Le dimanche
Le dimanche, Marc s'est levé après moi — il a fait le café, il a mis la table. Il m'a demandé si la soirée était bien. « Super », j'ai dit. « Sophie t'a encore raconté sa vie ? » « Oui. » Il a ri, il a dit que j'avais une sale tête et que je devrais dormir plus. Il n'insiste jamais.
Les enfants se disputaient la télécommande. La petite m'a raconté son film en entier, alors que je n'en avais pas vu une minute. Le petit a voulu des crêpes, et j'en ai fait onze, debout devant la plaque, avec un mal de crâne qui ressemblait à une gueule de bois.
Mon manteau était resté sur la chaise de l'entrée. Il sentait le parfum d'Émeline, ce truc sucré, vanillé, qui s'était collé au tissu. Je l'ai mis sur le balcon, entre le linge et les chaussures du petit, et j'ai laissé la porte-fenêtre ouverte malgré le froid.
J'ai lavé la robe noire à la main, à l'eau froide, et je l'ai étendue derrière les draps, comme une pièce à conviction.
Et j'ai attendu. Toute la journée. (Je ne raconte pas le début de l'après-midi. Pas encore.) J'ai fait onze crêpes, deux lessives et un gâteau pour l'école, et personne ne m'a demandé comment j'allais. Le téléphone à l'envers, puis à l'endroit. Sophie n'a pas écrit. Karim non plus. Le silence a tenu jusqu'aux devoirs, jusqu'au bain de la petite, jusqu'au film du dimanche soir, avec Marc endormi sur mon épaule et moi qui regardais un écran noir en pensant à des yeux verts.
À vingt-deux heures, mon téléphone a vibré. J'ai mis trois secondes à le retourner.
C'était le rappel de la réunion de lundi, huit heures trente, salle Ravel.
Le lundi, au bureau, Sophie était déjà là, à rire au téléphone avec un fournisseur. Elle m'a dit bonjour comme si de rien n'était. J'ai dit bonjour comme si de rien n'était. À dix heures, Christelle nous a trouvées dans la cuisine du deuxième étage, un café à la main, à parler de la pluie, et elle a dit que c'était bien, les collègues qui s'entendent.
Le soir, j'ai rangé ma jupe noire dans le tiroir, sous les pulls, pliée en trois. Prête.
Commentaires 8
Chaque commentaire est lu avec attention et publié après validation.
Elle glisse la main sous ta robe pour retourner le tissu sur ta cuisse, et sa paume s'arrête une seconde de trop, à plat sur ton ventre. Une amie ne s'arrête pas. Elle recule ensuite de deux pas et elle dit qu'on est identiques en regardant ton reflet, pas toi — et là tu aurais dû comprendre que tu n'étais plus une invitée.
Il te donne un ordre de sortie à voix basse, avec Émeline au bras, et tu rentres. Tu roules la robe en boule sous les serviettes, tu attends que la maison dorme, et tu envoies huit messages qui ne recevront aucune réponse. Ce n'est plus du désir, Laura, c'est de la dépendance, et je te le dis sans mépris parce que j'y ai vécu deux ans.
Sophie te jette ton mariage à la figure et elle n'a pas tort sur le fond. C'est ce qui rend la scène insupportable : elle a raison, elle le sait, et elle le dit avec la voix de quelqu'un qui a décidé de te faire payer. Ta seule réplique possible, c'est qu'elle a apprécié et qu'elle a recommencé, et ça ne te grandit pas.
Tu guettes un signe de lui toute la journée, et à vingt-deux heures ce qui arrive sur l'écran, c'est le rappel de la réunion de lundi, huit heures trente, salle Ravel. Cette banalité dit tout de la double vie : on peut pleurer par terre dans une salle de bain à quatre heures du matin et dire bonjour à une collègue à dix heures, comme si de rien n'était.
Une question posée devant l'évier, sans même se tourner vers toi, et un an de secret part en fumée. J'ai arrêté de respirer à cette ligne. Le pire, c'est qu'elle te la lance comme on demande si le café est assez fort.
Des bougies sur le buffet, chez une femme qui n'en allume jamais, même pas à Noël. Le reste suit : l'appartement rangé, le blanc sec au frais, les amuse-bouches dressés sur une ardoise comme chez le traiteur. Sophie ne range pas, Sophie laisse ses tasses dans l'évier pendant trois jours. Ce samedi-là, elle a monté une opération, et toi tu es arrivée avec ta robe sur un cintre.
Quatre heures du matin, assise sur le bord du lavabo, le robinet ouvert à fond pour couvrir le bruit, et la serviette de ta fille qui pend à côté de ta tête. C'est le détail le plus dur du chapitre, plus dur que l'humiliation de la soirée entière. J'ai connu une nuit comme celle-là : le corps réclame son dû même quand la journée vient de tout casser. On ne choisit pas l'ordre des choses.
Deux collants identiques achetés le même jour, dans deux tailles différentes. Ce détail m'a fait plus d'effet que toute la scène : la robe sur un cintre, les escarpins neufs à la semelle encore râpeuse, les deux paquets prévus pour deux femmes. Elle a préparé ce samedi comme une expédition, et toi tu as trouvé ça normal jusqu'à ce que la porte s'ouvre sur Émeline.
Laisser un commentaire