Cette semaine, Hélène m'a demandé si j'avais déjà pensé à Sophie autrement que comme à une amie. Je n'ai pas su quoi répondre. J'ai regardé le ficus. J'ai dit : « Oui. »
Cette semaine, Karim m'a dit deux mots qui m'ont tenue éveillée trois nuits. Deux mots, sans hausser la voix, un verre d'eau à la main : « On pourrait faire ça à deux. »
Cette semaine, j'ai menti à mon mari, à mes enfants, à Sophie et à mon agenda. C'était facile. C'est ça qui fait peur.
Les consignes
Deux jours plus tard, j'ai reçu un message de Karim. Un mardi, 12h40, pendant que je réchauffais ma gamelle au micro-ondes de la salle de pause. J'ai failli lâcher le couvercle.
« J'ai besoin d'une date. Et d'une heure. Sophie doit être disponible. Un après-midi. Un anniversaire. Quelque chose de crédible. »
J'ai réfléchi. J'ai regardé mon agenda. J'ai regardé celui de Sophie. Le calendrier partagé du service, affiché au mur entre la photocopieuse et l'extincteur, avec ses cases blanches et ses Post-it jaunes. J'ai trouvé.
Dimanche prochain. Après-midi. Une amie d'enfance fête son anniversaire. Une amie que j'aurais croisée par hasard. Une amie que je ne voudrais pas aller voir seule. Une amie que j'inviterais Sophie à accompagner.
J'ai envoyé un message à Karim.
« Dimanche. 15h. Sophie est libre. J'ai inventé un anniversaire. Une amie d'enfance. Je lui ai dit que je ne voulais pas y aller seule. Elle a accepté. »
Sa réponse est arrivée quelques secondes plus tard.
« Parfait. Maintenant, il faut que tu viennes voir le lieu. Et les complices. Samedi. 14h. Je t'envoie l'adresse. »
J'ai attendu. Le message est arrivé. Une adresse. Un village. Loin de tout. Loin de la ville. Loin de ma vie.
J'ai répondu « ok » et j'ai effacé la conversation. Je l'ai effacée comme je l'effaçais tous les soirs, dans les toilettes du bureau, assise sur la lunette, le dos contre le réservoir froid, à faire glisser mon pouce sur « supprimer » sans jamais oser lire une deuxième fois.
Le lieu
Samedi. 14h. J'ai pris ma voiture. J'ai fait le plein. J'ai vérifié que la porte du garage était fermée, deux fois, comme tous les matins. J'ai roulé. Longtemps. La ville s'est éloignée. Les immeubles ont disparu. Les champs sont apparus. Les arbres. Les routes étroites. Les villages vides.
Il pleuvait par moments, une pluie fine, grise, qui ne décidait pas. Les essuie-glaces couinaient. Le GPS se taisait depuis vingt minutes. Je me suis dit que si mon mari appelait maintenant, j'entendrais le moteur et les champs, et je n'aurais rien à répondre.
Je suis arrivée. Une maison. Grande. Ancienne. En pierre. Avec un jardin. Des volets bleus. Une porte en bois. Un heurtoir en fer forgé.
J'ai garé ma voiture. Je suis descendue. J'ai respiré. L'air était différent. Plus pur. Plus calme. Plus… inquiétant. Ça sentait la terre mouillée, la mousse, le feu de bois qui vient de s'éteindre.
J'ai frappé au vieux heurtoir. J'ai attendu. La porte s'est ouverte.
Une jeune femme. Brune. Le teint mat. Les yeux noirs. Un sourire aux lèvres. Un sourire que je connaissais. Un visage que je connaissais. Un visage que j'avais déjà vu. Quelque part. À un moment. Dans une autre vie.
J'ai senti mon cœur s'arrêter. Mon souffle se bloquer. Ma tête tourner. C'était elle. La serveuse. La serveuse du bistrot de la gare. Celle qui m'avait dit, il y a un an, que les toilettes étaient hors-service. Celle qui m'avait envoyée dans la rue, ce jour-là. Celle qui, sans le savoir, m'avait fait franchir un seuil.
Un bug. Quelques secondes. Un vertige. Une remise en question. Toute ma vie qui défilait. Toute ma vie qui basculait. Encore.
Puis elle a souri. Un sourire qui m'a ramenée. Un sourire qui m'a rappelée où j'étais. Un sourire qui m'a dit que je n'étais pas folle.
« Tu es Laura. C'était ça. »
J'ai hoché la tête. Sans voix. Sans mots. Sans rien.
« Entre. »
Les complices
Je suis entrée. Le hall était grand. Les murs en pierre. Les poutres au plafond. Un escalier en bois. Une odeur de cire. De vieux meubles. De feu de cheminée.
Elle m'a guidée. Vers le salon. Une pièce immense. Un canapé. Une télé. Des fauteuils. Une cheminée. Et eux.
Karim. Assis sur le canapé. Torse nu. En jean. Souriant. À côté de lui, une femme. Mon âge. Peut-être un peu plus. Brune. Les cheveux longs. Les yeux clairs. Un sourire doux. Une allure calme.
Elle s'est levée. Elle a marché vers moi. Elle m'a embrassée. Sur les deux joues. Comme si on se connaissait. Comme si on était amies. Comme si c'était normal. Sa joue sentait une crème un peu sucrée.
« Bonjour Laura. Je suis Ilham. »
Karim s'est levé. Il m'a regardée. Il a souri. Ce sourire que je connaissais. Ce sourire qui disait qu'il contrôlait tout. Ce sourire qui disait qu'il avait tout prévu.
« Laura, je te présente Salma. »
Il a désigné la jeune femme. La serveuse. Celle qui m'avait ouvert la porte. Celle qui m'avait envoyée vers lui.
« Et Ilham. Sa cousine. »
Ilham a souri. Elle s'est rassise. Salma s'est approchée. Elle m'a regardée. Avec des yeux qui savaient. Avec des yeux qui comprenaient. Avec des yeux qui ne jugeaient pas.
« On s'est déjà vues. »
« Oui. »
« Tu ne savais pas que c'était moi. »
« Non. »
« Tu sais maintenant. »
« Oui. »
« Bien. »
Le scénario
Karim s'est assis. Il a tapoté le canapé. À côté de lui. Je me suis assise. Ilham était en face. Salma est restée debout. Elle attendait. Elle écoutait. Elle était prête.
Karim a pris la parole. Sa voix. Calme. Posée. Autoritaire.
« Voici le scénario. »
Il a regardé Salma.
« Salma va préparer la maison. Le gâteau. Les boissons. L'ambiance. Tout doit être parfait. Un anniversaire. Un vrai. Rien qui puisse éveiller les soupçons. »
Salma a hoché la tête.
« Ilham sera la femme qui fête son anniversaire. Une amie d'enfance. Que tu as croisée par hasard. Que tu n'as pas vue depuis des années. Que tu ne veux pas aller voir seule. Alors tu ramènes Sophie. »
Il a regardé Ilham.
« Tu joueras le rôle. Tu seras chaleureuse. Accueillante. Curieuse. Tu poseras des questions. Tu feras boire. Tu feras rire. Tu mettras à l'aise. »
Ilham a souri. Un sourire qui en disait long. Un sourire qui disait qu'elle savait jouer. Qu'elle avait l'habitude.
« Et toi, Laura. »
Il m'a regardée. Ses yeux dans les miens. Sa main sur ma cuisse. Sa voix plus basse.
« Tu seras toi. Juste toi. Tu seras l'amie. La collègue. La confidente. Tu guideras Sophie. Tu la rassureras. Tu la feras boire. Tu la feras rire. Tu la prépareras. Sans qu'elle s'en rende compte. »
Et puis il a posé les règles. Une par une. Sans lever la voix. En appuyant chaque phrase du bout de l'index sur mon genou.
« Tu ne bois pas plus de deux verres. Tu es celle qui conduit. Tu ne la touches pas avant moi. Tu réponds quand je t'appelle par ton prénom, et tu ne me regardes pas comme tu me regardes ici. Tu ne lui expliques rien. Tu la laisses venir. Et si elle demande qui je suis, tu ne sais pas. »
« Tu ne la touches pas avant moi. » La phrase est descendue. Au même endroit que d'habitude.
J'ai compté les secondes avant de répondre. Puis j'ai dit oui. Trois fois. Comme toujours.
Il m'a pris le menton. Deux doigts sous l'os. Il a penché ma tête en arrière.
« Répète. »
Je les ai récitées. À voix haute. Toutes. Sans en oublier une.
« Et ensuite ? »
« Ensuite, on avisera. On verra comment elle réagit. On verra jusqu'où elle est prête à aller. On verra si elle mérite ce qu'elle cherche. »
« Et si elle ne veut pas ? »
« Elle voudra. »
« Comment tu le sais ? »
« Parce que tu l'as préparée. Parce que tu lui as parlé. Parce que tu l'as fait fantasmer. Parce qu'elle est curieuse. Parce qu'elle est prête. Parce qu'elle est… offerte. »
J'ai senti un frisson. Un frisson de pouvoir. Un frisson de contrôle. Un frisson de vengeance.
« Et moi ? Quel est mon rôle ? »
« Tu es la guide. La tentatrice. La piégeuse. Tu es celle qui l'a fait venir. Tu es celle qui la fera rester. Tu es celle qui la fera tomber. »
« Et après ? »
« Après, tu seras ma bonne fille. Et elle sera la tienne. »
Ilham n'a rien dit. Elle a juste regardé ses ongles. Salma a rangé deux verres qui traînaient. Et moi j'ai pensé à Sophie. À sa façon de rire trop fort à la machine à café. À son vernis rouge. À ses histoires d'hommes qui ne rappellent pas.
Le jour J
Dimanche. 15h.
La veille, un message de Karim. Trois mots. « Mets le plug. » Pas de bonjour. Pas d'explication. Je l'ai mis à neuf heures du matin et je l'ai gardé toute la journée, à faire les courses, à plier du linge, à répondre à ma fille qui me demandait pourquoi je marchais bizarrement. J'ai dit : le dos.
Je me suis préparée. Longuement. Devant le miroir. J'ai choisi une robe. Noire. Courte. Chic. Des collants. De la dentelle. Un soutien-gorge. Une culotte. Des escarpins. Un maquillage léger. Un parfum discret.
Je me suis regardée. La femme qui me regardait n'était plus la même. Elle avait changé. Elle avait grandi. Elle avait pris le pouvoir. Elle n'était plus la victime. Elle était la chasseuse.
Je suis allée chercher Sophie. Chez elle. Je suis montée. J'ai sonné. Elle a ouvert. Elle était prête. Robe. Collants. Dentelle. Sourire. Excitation.
« Tu es magnifique. »
« Toi aussi. »
« On y va ? »
« On y va. »
Dans la voiture, elle a parlé tout le long. De son ex. De son régime. D'un homme rencontré sur une application. Elle a mis la radio. Elle a chanté. Elle m'a demandé si l'amie en question était sympa. J'ai dit oui. Très sympa. Tu verras.
La porte
Nous sommes arrivées. La maison. Le village. Loin de tout. La porte en bois. Le heurtoir en fer forgé. Les volets bleus.
J'ai garé la voiture. Nous sommes descendues. Nous avons marché jusqu'à la porte. Sophie était nerveuse. Elle parlait. Elle riait. Elle avait hâte. Elle ne savait pas. Elle ne savait rien.
Je me suis arrêtée. Devant la porte. J'ai levé la main. J'ai attrapé le heurtoir. J'ai frappé. Trois coups. Secs. Précis.
Sophie m'a regardée.
« Tu es sûre que c'est là ? »
« Oui. »
« Tu ne m'as pas dit qui c'était. »
« Une amie d'enfance. Je te l'ai dit. »
« Oui. Mais tu ne m'as pas dit son nom. »
« Tu verras. »
« Laura… »
« Chut. »
La porte s'est ouverte.
Salma. La serveuse. Celle du bistrot. Celle de la gare. Celle qui avait rendu tout possible. Celle qui allait rendre tout possible. Encore.
Elle a souri. Un sourire qui en disait long. Un sourire qui disait qu'elle savait. Un sourire qui disait qu'elle était prête.
« Bonjour. Entrez. »
Sophie est entrée. Sans hésiter. Sans se douter. Sans rien voir. Je l'ai suivie. Le seuil. Le hall. Le salon. Les complices. Karim. Ilham. Tout était prêt. Tout était en place. Sur la table, le gâteau sous un film plastique. Des verres. Du champagne au frais. Une guirlande. Des ballons gonflés la veille.
Le piège s'était refermé.
Et quelque part, dans un coin de ma tête, une petite voix murmurait :
« Tu es en train de devenir ce que tu détestes. Tu es en train de devenir ce que tu crains. Tu es en train de devenir… Karim. »
Je n'avais pas de réponse.
Mais je savais que la petite voix avait raison.
Et je savais aussi que ça ne m'arrêterait pas.
Parce que pour la première fois depuis longtemps, je ne me sentais pas victime.
Je me sentais puissante.
Et ça, c'était plus grisant que tout.
Commentaires 9
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Le retour de la serveuse du chapitre 2 change tout : le hasard était un dispositif, et tu l'apprends à la porte.
Le plus fort n'est pas sexuel. C'est toi devant le miroir qui te trouves chasseuse au lieu de victime.
Le fantasme de vengeance, puis Karim qui dit « on pourrait faire ça à deux »… Ce chapitre m'a glacée.
Sophie ne sait pas encore dans quoi elle met les pieds. J'ai peur pour elle.
Depuis le chapitre 17 tu répètes que tu veux la voir à genoux. Ici on te donne le rôle écrit, et tu le récites.
Je n'ai compris qu'à cette porte que rien n'avait été laissé au hasard. J'aurais pu partir. Je ne suis pas partie.
Moi aussi j'ai eu peur. Mais à ce moment-là, je n'ai écouté que ma colère.
Le détail du heurtoir en fer forgé revient deux fois. Tu frappes trois coups et tu signes ton propre piège.
Tu récupères Sophie chez elle, tu la complimentes, et c'est cette bienveillance qui rend la scène insoutenable.
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