Le silence n'a pas de bruit. C'est bien ça, le problème. Il fait exactement le bruit d'une porte qui se ferme : rien du tout, et pourtant tout s'arrête derrière.
Trois jours. Trois jours depuis mon « Merci. » Deux mots, un point, envoyés à vingt-trois heures onze depuis les toilettes du premier étage, la porte fermée à clé, assise sur la lunette baissée comme une gamine. J'avais mis vingt minutes à écrire ce message. J'ai vérifié l'heure après l'envoi, comme si l'heure changeait quelque chose. Puis j'ai regardé l'écran jusqu'à minuit et quart. Noir.
Il ne m'a pas répondu. Marc, lui, m'a répondu tout de suite. « Tu montes ? » Ça venait de la chambre, à travers la porte entrouverte. Marc ne hausse jamais la voix. Il n'en a jamais eu besoin.
Je me suis couchée sur le côté, face au mur, le téléphone sous l'oreiller. À trois heures du matin, je l'ai rallumé. À cinq heures aussi. Je connais l'écran d'accueil de mon téléphone mieux que le visage de mes enfants.
Le silence a un goût. Pendant trois jours, tout ce que j'ai bu a eu un goût de fer : le café de la machine, le thé du soir, l'eau du robinet. Je ne mangeais plus vraiment, et Marc finissait mon assiette sans rien dire, en regardant le journal posé contre la bouteille d'eau.
Je vérifiais mon téléphone toutes les deux minutes. Je sais que c'est ridicule. Je le faisais quand même : dans l'ascenseur, en réunion, à la caisse du supermarché avec un caddie à moitié vide et une baguette qui dépassait. J'ai reposé le paquet de lessive sur la mauvaise étagère parce que l'écran venait de s'allumer.
C'était un SMS de l'opérateur. Offre spéciale. Deux gigas en plus.
Je me suis demandé s'il avait lu. S'il s'en fichait. S'il jouait. S'il me testait. S'il attendait que je recommence. J'ai fait le tour des hypothèses, et la seule qui tenait debout était celle que je ne voulais pas écrire : il faisait exactement ce que je lui avais demandé de faire. J'avais écrit « Merci ». Pas « Reviens ». Il avait lu « Merci ». Il m'avait obéi.
J'ai envisagé de lui envoyer autre chose. Plus direct. Quatre lignes qui diraient mon manque sans détour. Je les ai écrits. « Pourquoi tu ne réponds pas ? » Effacé. « Je suis désolée. » Effacé. « Je t'en supplie. Arrête. » Arrête quoi, d'ailleurs. Je ne le savais pas moi-même. Effacé aussi.
Il y en a neuf dans mes brouillons. Neuf. Je les ai comptés hier soir, en pyjama, la porte de la chambre fermée. Neuf messages que personne n'a lus. Je ne les enverrai pas. Je les relis.
Et pendant ce temps, le corps suit son programme. Le ventre se serre à dix-sept heures, comme s'il avait un rendez-vous noté quelque part. Le cœur bat trop vite dans la file du mercredi matin devant le collège, et je me demande si les autres mères le voient, si on peut mourir d'attendre un message au volant d'un Scénic.
Sonia m'a arrêtée dans le couloir du deuxième, entre la machine à café et le panneau des congés. Elle est aux ressources humaines : elle voit tout et elle en commente la moitié.
« Tu as une tête de femme qui a fait une bêtise. J'espère que ça valait le coup. »
J'ai fait le rire que je fais en réunion quand un client dit une chose absurde, et je suis repartie vers l'ascenseur avec sa phrase dans la poche.
Le dernier jour
Le dernier jour de ma période d'essai, je me suis réveillée à six heures dix, avant le réveil. Ça ne m'arrive jamais. J'avais le ventre noué comme un jour de rentrée, avec une phrase en boucle : plus que quelques heures et je saurai. Je ne savais pas encore que la chose que j'attendais n'était pas celle que je croyais.
Marc s'est réveillé avec la lumière du couloir. Il a passé la main sous mon tee-shirt, à plat, sur mon ventre. Il fait toujours ça le matin : ce n'est pas un geste de désir, c'est un geste d'homme qui sait où sont ses affaires. D'habitude, ça m'agace. Ce matin-là, j'ai posé ma main sur la sienne et je l'ai laissé faire.
Je ne sais pas pourquoi je l'ai laissé faire. Si, je sais. J'avais besoin de sentir quelque chose qui ne dépendait pas d'un téléphone.
Il m'a caressée avec application. Il a soulevé ma nuque, il a fait tout ce qu'il fait depuis des années, dans l'ordre, sans se tromper. Il me connaît par cœur, et il ne me connaît plus du tout. Je me suis laissé ouvrir. Il est entré doucement et j'ai fermé les yeux.
J'ai pensé à Karim. À ses mains d'abord : ongles courts, paume sèche. À sa voix ensuite, celle qu'il ne lève jamais et qui oblige tout le monde à se taire. À ce qu'il me faisait faire, et à la façon dont je le faisais sans discuter.
Marc a accéléré. J'ai suivi. J'ai calé mon bassin sous le sien et j'ai gémi au bon moment. Deux fois. La deuxième plus aiguë, celle qu'il préfère. C'est un métier, au fond. J'ai joui pour lui — pas avec lui, pour lui — et le pire, c'est que mon corps n'était pas complètement d'accord : il y a eu un peu de plaisir, un vrai, le plaisir bête et doux d'être bien prise par un homme qui vous aime, et ça m'a donné envie de pleurer.
Je n'ai dit aucun prénom. Ni le sien, ni l'autre. J'ai serré les dents et je me suis tue, et dans ce silence-là il n'y avait qu'un prénom, et ce n'était pas celui de mon mari.
Marc s'est relevé. Il a dit : « Merci. » Merci. Comme si j'avais fait quelque chose d'extraordinaire, comme si c'était un cadeau, comme si j'étais une femme généreuse. J'ai souri, je suis passée aux toilettes et j'ai fermé la porte à clé. J'ai pleuré trente secondes, montre en main, puis je me suis lavé les dents.
Dans la cuisine, mon fils cherchait sa manette, posée sur le frigo comme chaque matin. Ma fille récitait son contrôle de maths — le théorème de Thalès — en me regardant comme si j'avais la réponse. Je ne l'avais pas. J'ai signé le cahier de correspondance sans lire la deuxième page et je suis partie trop tôt, exprès, pour ne pas croiser Marc.
Au bureau, j'étais dans le même tailleur noir que le lundi de la revanche — la femme armée, en plus fatigué. J'ai passé dix minutes aux toilettes à refaire mon trait d'eye-liner, parce qu'une femme qui a pleuré dans sa voiture, ça se voit à la paupière.
Le bilan avait lieu à onze heures, dans le bureau de Valérie. Valérie est ma directrice. Elle a une façon de vous regarder par-dessus ses lunettes qui donne envie de parler vite et bien.
Elle a feuilleté mon dossier sans se presser : le dossier 401, la négociation avec le client de Sarreguemines, la marge que j'étais allée récupérer au dernier comité. Elle m'a félicitée, chiffres en main. C'est la première femme qui me félicite sans me demander ensuite si je vais bien.
Puis elle m'a lancé sa pique, avec ce petit sourire qu'elle a :
« Tu as des yeux magnifiques, Laura. Tu le sais ? Et tu sais t'en servir. Tu vois les opportunités. »
J'ai souri, gênée, et je me suis entendue répondre merci avec la voix d'une femme normale.
Voir les opportunités. J'y ai repensé tout l'après-midi. Celles du travail, ou les autres ? Je relisais les phrases des autres comme des messages codés. À quarante ans, on peut encore devenir paranoïaque en une matinée.
Voilà la vérité, celle que je n'ai dite à personne, pas même à Hélène dans son fauteuil vert : ce poste, cette place, c'est le monde où il est, et si je veux rester, il faut que je le côtoie. Et Karim est mon point faible. Le seul. Une femme avec un métier, un mari, deux gosses et un crédit, et son point faible s'appelle Karim.
Le vendredi d'avant, j'avais envoyé à Valérie une liste de trois lignes, rédigée à vingt-deux heures avec un verre de vin blanc à côté du clavier : une revalorisation, une prime, deux jours de télétravail. Je demandais trop, exprès, pour avoir une raison propre de partir. Fuir sans avoir l'air de fuir, ça me connaît.
« J'aurai ma réponse cet après-midi. Par mail », m'a dit Valérie.
J'ai passé la fin de la matinée à aider Salma sur un dossier de relance. J'ai proposé un café à Delphine et à Romy comme on fait un dernier tour de piste. Romy m'a dit que j'avais l'air fatiguée ; j'ai répondu que je dormais mal. En vérité, je passais mes nuits à attendre qu'un écran s'allume.
À quinze heures, le mail est arrivé. Revalorisation acceptée. Prime équivalente à deux mois de salaire, versée chaque trimestre. Et pour le télétravail : je suis responsable, je gère mon temps comme je l'entends.
J'ai relu trois fois.
Et j'ai senti monter une déception que je n'ai pas le droit d'écrire. J'espérais un non. J'avais répété la scène dans ma voiture : la petite phrase digne, le « je comprends très bien », le départ la tête haute avec un carton et deux plantes vertes. À la place on me donnait de l'argent et de la liberté, et je suis restée devant mon écran, les mains à plat sur le bureau, à chercher une porte de sortie dans un mail de félicitations.
Sonia est passée vers seize heures trente. « Alors, cette période d'essai ? — C'est validé. — Tu devrais être contente. » J'ai répondu oui. Je n'arrivais pas à avaler ma salive.
Le week-end, je ne me suis pas caressée. Pas une fois.
Ce n'était pas de la vertu. C'était la seule chose qui me restait à décider.
Dimanche, la maison était presque vide : Marc était parti chercher une remorque chez son frère, ma fille dormait chez une copine, mon fils jouait en ligne à l'étage, porte fermée. Je me suis allongée sur le lit, la couette jusqu'au menton, le couloir éteint. J'avais deux minutes à moi et personne ne le saurait jamais.
J'ai posé la main sur mon ventre, par-dessus le legging, et je suis restée là, les doigts immobiles, à écouter la porte du bas qui grince et le chien des voisins.
Et je ne l'ai pas fait. Pas faute d'envie : je marchais dans la maison avec ça entre les jambes comme une dette. Mais si je me touchais, c'est lui que j'aurais dans la tête, et je voulais garder le manque entier. Trois jours d'abstinence, c'était mon dernier petit pouvoir. C'est ridicule. J'assume.
Lundi, j'ai eu mes règles. Voilà. Tout ce courage pour ça.
La préparation
La veille du rendez-vous, j'ai préparé la salle de réunion comme on prépare une inspection.
Je suis arrivée la première, à sept heures cinquante. L'alarme s'est mise à hurler dès que j'ai poussé la porte : je connaissais le code de l'ancien système, pas le nouveau. Je suis restée dans le hall, sac sur l'épaule, à appuyer sur des touches au hasard pendant que la sirène me labourait les oreilles.
Salma est arrivée deux minutes plus tard. Elle a tapé quatre chiffres sans même poser son sac et le silence est retombé d'un coup.
« Ça arrive à tout le monde, Laura. » Elle a dit ça gentiment. J'avais les mains qui tremblaient et j'ai détesté qu'elle le voie. Je l'ai remerciée d'un ton sec. Elle n'a rien ajouté. C'est ce qu'il y a de plus humiliant avec Salma : elle n'ajoute jamais rien.
Ensuite j'ai tout installé : des verres, deux carafes, des stylos neufs, des carnets pour les notes, et puis — parce qu'une ancienne collègue jurait que les croissants détendent une négociation — une corbeille de viennoiseries de la boulangerie du bas. Une corbeille de croissants pour effacer onze mois de mensonges. Je me suis trouvée ridicule, et je les ai quand même disposés en rosace.
À neuf heures, nous étions deux dans cette salle : lui et moi. Salma était à son poste, à l'autre bout du plateau, et Delphine, prévenue la veille, avait posé une journée de télétravail. Je crois qu'elle avait compris qu'il valait mieux ne pas être là.
Il est arrivé à neuf heures pile. Pantalon de tergal clair, veste légère assortie, chemise blanche. Il sentait le linge propre et le cèdre, cette odeur que je reconnaîtrais dans une foule. Il a dit bonjour à la cantonade, il a salué Salma en arabe — deux phrases, un petit rire au bout — et il ne m'a pas regardée. Pas une seconde. Pas un regard en coin. Rien.
Moi, j'avais passé une heure sous la douche, je m'étais rasée deux fois, j'avais changé de culotte à la dernière minute, et j'étais entrée dans cette salle avec une jupe bleu roi, des collants couleur chair et un chemisier blanc cintré à la taille. Inconsciemment, disons. Inconsciemment, mon cul.
Avant de monter, je m'étais regardée dans le miroir des toilettes du rez-de-chaussée. La femme que je voyais avait quarante ans, un chignon propre et la mâchoire serrée. Elle avait l'air d'une femme qui ne cède pas. Je me suis répété la leçon deux fois : tu ne cèdes pas.
Il a ouvert son ordinateur. J'ai demandé à Salma de venir prendre des notes avec nous. Elle s'est installée à ma droite, un carnet sur les genoux, et je n'ai plus été seule avec lui. Ça m'a soulagée autant que ça m'a contrariée.
La négociation
Il n'a pas perdu une seconde. Il a relu le dossier, il a réfléchi, il a parlé planning, délais, livraison. Six mois, disait-il. J'ai dit quatre.
Il a sorti ses arguments un par un, avec cette voix basse qui oblige les gens à se taire pour entendre. Et je tenais mes quatre mois, mais pas pour le dossier : je les tenais pour la femme humiliée de la semaine d'avant, celle qui avait écrit « merci » et qui n'avait pas eu de réponse. C'était une revanche déguisée en clause contractuelle, et il le savait. Il me regardait comme on regarde un enfant qui triche aux cartes.
Il a voulu rouvrir le budget. J'ai fermé la porte : l'accord était signé, l'avenant aussi. Il a demandé à parler à Valérie. J'ai dit d'accord, ça ne changera rien, c'est mon dossier.
À midi et quart, j'avais un goût de victoire dans la bouche. Je le regardais ranger ses affaires et je me disais : cette fois, c'est moi qui dicte. C'est moi la responsable, c'est moi qui ai la clé du bureau et le code de l'alarme.
Il est sorti avec le sourire. Un sourire poli, le sourire qu'on adresse aux gens qu'on va revoir longtemps. C'est ce sourire-là qui m'a mise mal à l'aise. Je connais ses autres sourires. Celui-là n'était pas dedans.
Valérie est venue dans mon bureau à quinze heures. Elle s'est assise sur le coin de mon bureau, ce qu'elle ne fait jamais, et elle a tout dit d'un seul trait :
« Il accepte tes conditions, quatre mois. Mais pour être efficace, il lui faut un espace dédié à notre dossier, et je lui ai proposé de s'installer ici. »
Une seule phrase. Deux nouvelles dedans. Je n'ai pas entendu la deuxième tout de suite : j'ai entendu « il accepte », j'ai senti la joie me monter dans la poitrine, la vraie, l'idiote, celle des gens qui gagnent. Puis la fin de la phrase est arrivée, et la joie est partie d'un coup, comme l'eau d'une baignoire qu'on débouche.
Je crois que j'ai dit : « Ici ? » Elle a dit oui, ici, deuxième étage, l'ancien bureau des achats, celui qui a une vraie fenêtre et pas de cloison, à quinze mètres du mien.
Le sang m'est descendu des joues. Mes mains sont devenues froides sur le bureau, mes cuisses se sont vidées, cette sensation très particulière du corps qui part sans prévenir. Valérie m'a demandé si ça allait ; j'ai répondu que j'avais sauté le déjeuner. C'était vrai. C'était faux aussi.
Voir Karim tous les jours. Le matin, à la machine à café. Dans la réunion de neuf heures, à trois chaises de moi. Sur le même palier, à deux portes du mien, avec sa chemise blanche et son odeur de cèdre. J'ai regretté d'être partie de mon ancien travail, d'avoir demandé quoi que ce soit, d'avoir dit quatre mois au lieu de six. À cet instant précis, j'aurais signé pour qu'il s'en aille.
À seize heures vingt, mon téléphone a vibré dans mon sac, sous le bureau, et j'ai su avant de le prendre que c'était lui. Je l'ai su à la façon dont mes mains se sont mises à trembler.
« Tu as eu ce que tu voulais. Et moi aussi ! »
Un salaud. C'est le mot exact qui m'est venu, avec le point d'exclamation et tout. Un salaud, qui me tutoie dans un SMS alors qu'il me vouvoie dans ses mails. Et l'écart entre les deux, je le connais par cœur : c'est l'écart entre la femme du deuxième étage et celle qui était à genoux.
J'ai écrit, dans ma tête : « Tu n'as pas le droit de me faire ça. » Je l'ai même tapé. Puis j'ai effacé et j'ai mis « Tant mieux. » Deux mots, pas de point. J'ai appuyé sur envoyer en tenant le téléphone à deux mains, comme on appuie sur un bouton qui va faire du bruit.
Je suis restée jusqu'à dix-huit heures devant un tableau de suivi que je ne voyais pas, à me répéter que c'était fini, que ce serait toujours fini, et que j'avais un mari, deux enfants et une jupe à repasser pour le lendemain.
Le rêve
Cette nuit-là, j'ai rêvé. Je le raconte tel quel, parce que je n'ai rien inventé, et parce que le rêve a fait le travail que je refusais de faire éveillée.
J'étais dans mon bureau, la porte fermée à clé, les stores baissés, et la seule lumière venait de la petite lampe de bureau. Il était assis dans mon fauteuil — mon fauteuil de responsable — les jambes un peu écartées, les mains à plat sur les cuisses, et il attendait, comme un homme qui n'a aucune raison de se presser.
Je me suis approchée avec le dossier à la main, comme en réunion, comme si j'avais quelque chose à défendre. Il a dit : « Pose-le. » Je l'ai posé par terre, à côté de la corbeille.
Puis je me suis mise à genoux sur la moquette grise, entre ses pieds. Je me souviens de ses chaussures, à droite de mon genou, et de l'odeur : linge repassé, cèdre, un fond de café.
Il a dit : « Enlève-le. Maintenant. »
J'ai déboutonné mon chemisier avec des doigts qui ne m'obéissaient qu'à moitié et je l'ai laissé tomber derrière moi. Il n'a pas bougé, il n'a même pas regardé ma poitrine : il me regardait dans les yeux, tranquillement, en sachant très bien ce que j'allais faire.
J'ai défait sa ceinture. Sa queue. Dure, chaude, tendue, cette peau qui glisse sur elle-même. J'ai tiré la langue et je l'ai posée à plat sur le bout, puis je l'ai léchée du dessous vers le haut, doucement, sans le quitter des yeux.
Et puis il a parlé. Toujours ce même volume, celui qu'on est obligé d'écouter : « Prends-la. » J'ai ouvert la bouche et je l'ai prise. « Plus loin. » Je suis allée plus loin. À chaque fois il attendait que je m'y mette avant de dire le mot suivant, et à chaque fois j'obéissais avant qu'il ait fini de le dire.
Il a posé sa main sur ma nuque. C'est là que je perds la tête. Pas ailleurs.
Sa paume entière, le poids, les doigts qui serrent un peu à la base du crâne, à l'endroit exact où j'attache mes cheveux. La salive me coulait sur le menton et sur lui, je faisais ce bruit que je déteste entendre et que je ne peux pas empêcher, et il disait des choses très courtes, toujours au même ton, comme s'il commandait un café : « Encore. », « Tu respires par le nez. », « Tu ne t'arrêtes pas. »
J'ai continué jusqu'à ce que les yeux me piquent. Il n'avait pas dit d'arrêter, donc je n'ai pas arrêté. Il a joui dans ma bouche et j'ai avalé — c'est la seule chose du rêve que je n'ai pas choisie, j'ai fait ce que je faisais avant, ce qu'il m'avait appris, et j'ai tout gardé jusqu'à ce qu'il retire sa main de ma nuque.
Je me suis réveillée à quatre heures du matin.
Ma culotte était trempée. Collée, traversée, une flaque tiède sous moi et cette odeur que je connais, la mienne, dans mon propre lit, à côté de mon mari.
Marc dormait sur le ventre, un bras en travers du matelas. Sa cuisse a frôlé la mienne quand il s'est retourné, et j'ai eu un mouvement de recul que j'ai arrêté à temps. Je suis restée immobile, à regarder le plafond, avec la honte qui me remontait du ventre à la gorge, lente, épaisse, comme une nausée.
Dans mon lit. À côté de mon mari. J'ai quarante ans, deux enfants dorment à l'étage, et je viens de rêver que j'avalais un homme que je vais voir cinq jours par semaine.
Le pire n'est pas le rêve. Le pire, c'est que je me suis réveillée trempée et que je n'ai pas eu une seconde de dégoût avant d'avoir une seconde de plaisir.
J'ai compris quelque chose, cette nuit-là, dans le noir, avec Marc qui respirait à côté. Ce n'est pas seulement Karim qui me manque, c'est la femme que je suis quand il est là : celle qui ne calcule plus, qui ne répond plus « oui, très bien, je m'en occupe ».
Le danger me fait sentir vivante. Voilà la phrase. Elle me terrifie, elle m'excite, et elle ne me fera aucun cadeau.
À six heures, je me suis levée avec le même mal de tête que la veille et j'ai beurré quatre tartines.
Karim au bureau
Deux jours après, il était là. À l'entrée, près du présentoir, à boire un café avec Mamadou du commercial et Matias de l'entretien. Ils parlaient football. Il riait, la tête renversée en arrière, un rire d'homme tranquille que je ne connaissais pas. Il n'a pas tourné la tête vers moi. Pas une fois.
Je me suis installée derrière mon écran et j'ai passé la matinée à surveiller où il allait s'asseoir. Il a pris un coin près de la fenêtre. J'étais à quinze mètres, disponible, à portée de voix, et il n'est pas venu me poser une seule question.
J'avais dit à Salma, deux fois, sur le ton d'une femme qui organise : « S'il a besoin de quoi que ce soit, tu l'envoies vers moi. » Elle a hoché la tête, puis elle m'a regardée une seconde de trop. Cette seconde-là, je la traduis comme je veux, et je la traduis mal.
Nos seuls échanges ont tenu en trois mails. Trois. Il me vouvoyait, il faisait des phrases complètes avec des majuscules au début, il signait. Le premier :
« Bonjour, pourriez-vous m'autoriser l'accès au serveur privé ? »
« Cordialement. »
J'ai relu ce mail quatre fois. Pas pour le contenu. Pour vérifier que c'était bien lui qui l'avait écrit, à moi, avec ce « vous » impeccable, lui qui m'avait envoyé deux jours plus tôt un SMS avec un point d'exclamation.
Le soir, je suis rentrée. Ma fille m'a annoncé son 14,5 comme une victoire de guerre, Marc a ri, j'ai mis la table, j'ai demandé deux fois à mon fils de baisser le son. À table, on a parlé de la pluie, du contrôle de maths et du chien des voisins qui a fait un trou dans la haie. C'est ça, la double vie. À table, on parle de la pluie.
J'ai étendu une lessive à onze heures du soir et j'ai plié la jupe noire, celle qui dort tout au fond de l'armoire, sous les pulls d'hiver. Je me suis arrêtée une seconde, la jupe dans les mains, avant de la remettre exactement à sa place.
Le deuxième jour, il est parti à dix-huit heures sans un regard. Je suis restée jusqu'à dix-neuf heures trente, à faire semblant de travailler, à écouter le plateau se vider. J'ai éteint les lumières du couloir en sortant.
Chez moi, j'ai relu mes brouillons. Les neuf. Je n'en ai envoyé aucun.
À vingt-trois heures quarante, le téléphone a vibré sur la table de nuit. Marc dormait. Deux mots, pas de point final, pas de question :
« Dors, L. »
J'ai regardé l'écran longtemps, dans le noir. J'ai pensé à ce que ça voulait dire, à ce que ça ne voulait pas dire, et à la manière dont un homme peut vous remettre à genoux avec deux mots et un espace.
Je n'ai pas dormi. J'ai éteint, j'ai posé le téléphone face contre la table de nuit et j'ai écouté la respiration de Marc jusqu'à deux heures du matin. Demain, il serait là, à quinze mètres, avec sa chemise blanche et son odeur de cèdre, et il faudrait tenir quatre mois.
J'écris que je vais tenir. Je relirai cette phrase dans une semaine.
Commentaires 8
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Neuf. Ce n'est même pas le message qui compte, c'est le dossier des brouillons qu'on ouvre en pyjama, porte fermée, à minuit. J'en ai onze dans le mien et trois commencent par « je sais que tu ne répondras pas ». Aucun n'est parti. Je crois qu'on ne les écrit pas pour eux.
Christelle a tout vu en trois secondes, entre la machine à café et le panneau des congés. Ces femmes-là ne jugent pas, elles préviennent. La mienne m'a dit un jour : fais attention à ce que tu écris, ça reste. Elle avait raison, et je n'ai pas écouté.
Garder le dernier petit pouvoir trois jours, et avoir ses règles le lundi. C'est d'un banal à pleurer, et personne ne raconte jamais ces choses-là. Merci de l'avoir écrit.
Ce que vous décrivez là, je le vis depuis mars. Trois heures, cinq heures, la lumière de l'écran qui abîme les yeux, et cette façon de se promettre qu'on va se rendormir en regardant les chiffres changer. Le pire n'est pas de ne pas avoir de réponse : c'est de savoir qu'on en attend une, à quarante ans, avec un homme qui dort à trente centimètres.
Vous glissez la phrase entre deux tirets, comme un détail, et c'est la plus triste du chapitre. J'ai fait ça pendant des années : bassin calé, gémissement au bon moment, la deuxième plus aiguë, celle qu'il préfère. Mon corps suivait et moi j'étais ailleurs, dans un couloir de bureau, à me demander ce que je faisais dans ce lit.
Les viennoiseries de la boulangerie du bas, disposées en rosace, pour un rendez-vous monté comme une inspection et une alarme qui hurle parce qu'on ne connaît plus le code. J'ai fait la même chose : nappe propre, chocolats, deux verres alignés, le jour où j'ai reçu chez moi un homme qui n'était pas mon mari. Le ridicule n'empêche rien du tout.
« J'espérais un non. » Trois mots, et le chapitre entier tient dedans. On demande une augmentation, une prime, deux jours de télétravail — trop, exprès, pour avoir une raison propre de partir — et on reçoit un mail de félicitations. J'ai démissionné le jour où mon directeur m'a dit que j'étais indispensable. Fuir sans avoir l'air de fuir, ça me connaît aussi.
Aurélie_M, les miens, je les ai comptés aussi : neuf. Il a fallu qu'il m'en arrive un de deux mots, sans point final et sans question, pour que j'arrête de les relire. Il était vingt-trois heures quarante, Marc dormait, et j'ai gardé l'écran allumé contre ma cuisse jusqu'à deux heures du matin.
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