J'ai toujours refusé l'aide. Marc me le reproche en souriant, comme on reproche à quelqu'un d'être trop propre. Ce n'est pas de l'orgueil. C'est une peur très ancienne : celle qu'on me réponde que mes besoins passent après, qu'on me trouve exigeante, qu'on me fasse payer le jour où j'ai demandé.
Alors je porte. Les enfants, les courses, les dossiers de la marque, les anniversaires, l'orthodontiste, la culpabilité. Je porte tout et je ne pose rien, et le soir je m'étonne d'avoir mal aux épaules.
Depuis un an, je porte aussi autre chose. Celle-là, je ne peux la déposer nulle part. Personne ne la prendrait. Personne ne doit savoir qu'elle existe.
Le samedi, je n'y suis pas allée. Karim m'a écrit « c'est aujourd'hui », je n'ai pas répondu, et je n'ai pas voulu savoir.
Ce matin-là
Je suis partie de chez Karim avec le goût de la semence dans la bouche et celui d'Émeline sur les lèvres. Elle m'avait nettoyée avec sa langue, consciencieusement, comme on range un jouet avant de le ranger pour de bon. Je n'ai pas craché dans l'escalier. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas craché.
Mon jean beige taille haute, mon chemisier blanc en coton, mes ballerines beige sur les pédales. J'avais la tenue exacte de la femme qui va travailler. C'est ça, le pire : à sept heures cinquante, je ressemblais à ce que j'étais censée être.
Dans la voiture, la rage est montée d'un coup. Détruire Sophie. La faire tomber, la faire payer ce qu'elle avait dit de moi, ce qu'elle m'avait pris. J'avais un plan, il était net, il était violent, et il m'a tenue jusqu'au rond-point de la zone commerciale.
Ensuite la route a commencé à me reprendre. Les kilomètres descendaient la colère d'un cran chacun, sans que je demande rien. À l'entrée de la ville, il ne restait que le fond du panier : le cul d'Emi, sa poitrine plus ronde que la mienne, sa façon de s'empaler sur lui sans me regarder une seule fois. Et la honte, posée par-dessus, à sa place habituelle, entre l'estomac et la gorge. Elle ne me quitte pas. Elle attend.
Je n'ai pas envoyé le petit cœur ce matin. Je l'ai vérifié deux fois, à un feu, comme une adolescente. Un cœur rouge tous les matins depuis un an, et aujourd'hui rien. Il faut croire que ce n'était pas prévu au programme quand on est deux à décider.
Marc m'a appelée à huit heures dix. Le petit avait oublié son cartable dans le coffre la veille, il fallait que je prévienne la maîtresse avant l'appel. Il m'a demandé si j'avais bien dormi. J'ai dit oui, d'une voix claire, très claire, et pendant qu'il parlait j'ai regardé mes lèvres dans le rétroviseur du pare-soleil. Elles étaient gonflées. Il m'a dit « bonne journée, je t'aime » et il a raccroché le premier, comme toujours.
Le bureau
Je suis arrivée avec huit minutes de retard. Comme chaque mardi. L'open space sentait le café réchauffé et le désodorisant vanille des toilettes. Vingt-deux personnes, dix-sept écrans allumés, la photocopieuse qui claquait dans le fond et le stagiaire qui passait avec les gobelets.
J'ai allumé mon ordinateur, ouvert ma boîte, et j'ai commencé à ne rien faire avec beaucoup d'application. Mes mains ne répondaient plus. Je voyais les lettres et les mots, je n'arrivais pas à les écrire. J'ai relu trois fois le même mail de la communication et j'ai fini par répondre à côté, sur un sujet qui n'était pas le mien.
À neuf heures, le client de Strasbourg a appelé pour décaler la réunion de jeudi. J'ai dit oui, pas de problème, on décale, je vous envoie un nouveau créneau. Il m'a remerciée chaleureusement. J'ai raccroché et j'ai regardé le mur pendant deux minutes pleines.
Mon téléphone était posé face contre table, exprès. Je le sentais vibrer à travers le bois du bureau. Le compteur rouge montait : un, trois, six, huit. Chaque fois j'appuyais sur effacer sans ouvrir, juste pour faire disparaître le chiffre. Ils revenaient toujours. Le dernier faisait deux lignes ; j'ai vu les premières syllabes sur l'écran de verrouillage et j'ai retourné le téléphone plus vite que si je m'étais brûlée.
À dix heures, Christelle est passée avec un avenant à signer, deux ans de plus sur le contrat de la marque. Elle m'a demandé si j'avais dormi. J'ai dit oui. Elle a dit : « Tu as une tête de lendemain de grippe. » Elle a ri, elle est repartie, j'ai signé sans lire.
Je pensais à ce qu'Émeline m'avait proposé la veille, à ce que Karim avait accepté en souriant, à cette façon qu'ils ont tous les deux de décider de ma vie entre deux baisers. Je ne suis pas ça. Je me suis retrouvée à faire l'appoint entre deux jeunes qui voulaient punir une femme avec qui je partageais tout. Sophie n'est pas ma sœur. C'est le mot qui venait quand même, et il venait tout seul.
Sophie est arrivée à neuf heures trente-cinq. Elle m'a dit bonjour, j'ai hoché la tête, elle a allumé son ordinateur et elle a travaillé. Pas un mot sur la veille, pas un regard en coin, rien. Je la regardais taper du coin de l'œil et je cherchais la rage au fond de moi. Elle n'y était plus. Il ne restait que le vide, très calme, très propre, et l'odeur de son shampoing qui arrivait jusqu'à moi quand elle bougeait la tête.
À onze heures, je n'avais rien produit. Les larmes sont venues sans prévenir, comme une fuite sous un évier qu'on n'a pas regardé depuis des années. Je les ai cachées dans un mouchoir en faisant semblant de me moucher. Sophie a levé les yeux. Je me suis levée, j'ai pris mon sac et je suis sortie sans un mot, sans éteindre l'écran.
Sur le parking, avant de démarrer, j'ai envoyé trois lignes à Christelle. Que je ne me sentais pas bien, que je rentrais me reposer, que je poserais un jour. Trois lignes, une faute d'accord, je ne l'ai pas corrigée.
La maison
La maison était vide et froide. Le lave-linge avait fini son cycle et la porte du tambour était restée ouverte. Sur le frigo, un dessin du petit : une maison, un soleil avec des cils, quatre bonshommes et un chien qui n'existe pas. J'ai remis l'aimant droit, sans savoir pourquoi.
J'ai posé mon sac, enlevé mes ballerines, mon jean, mon chemisier, ma culotte, et j'ai laissé le tout en tas au milieu du couloir, comme une autre.
Devant le miroir de la salle de bain, j'ai allumé la lumière du dessus, celle qu'on n'allume jamais parce qu'elle est cruelle.
La femme qui était là avait les yeux rouges et les traits tirés. Une marque à la base du cou, à gauche, à l'endroit exact que mes cheveux couvrent quand ils sont détachés — celui que j'avais couvert toute la matinée en relevant mes mèches d'un geste que j'espérais distrait. Quatre petits points pâles sur la hanche droite, quatre doigts. Une rougeur au creux de l'épaule, en forme de bouche entrouverte, déjà en train de virer au jaune. Sur le ventre, la cicatrice de la césarienne : une seule ligne, deux enfants dessous. Des vergetures fines et argentées sur les hanches, celles que Marc appelle mes rayures et que je déteste.
Les seins lourds, les tétons encore durs, tendus comme si la nuit n'était pas finie. Les côtes qui se dessinent parce que je mange mal depuis trois semaines. Entre les cuisses, l'odeur que je n'avais pas réussi à laver en partant : la nuit, tiède, entêtante, plus forte que mon parfum, et qui remontait jusqu'à moi à chaque fois que je bougeais.
Je me suis touchée du bout des doigts, sans but, sur le cou, sous les seins, sur le ventre, comme on vérifie qu'un meuble tient encore debout. Je n'ai rien ressenti. Ni dégoût, ni plaisir. Juste la température de ma propre peau, qui était froide aux endroits que personne n'avait touchés.
Puis la douche, à fond sur le froid. L'eau m'a coupé le souffle. Je suis restée dessous, les dents qui claquaient, les épaules remontées jusqu'aux oreilles, à me dire que si je tenais encore trente secondes tout redeviendrait propre. J'ai tenu longtemps. L'eau a coulé sur la marque du cou, sur l'épaule, entre mes jambes, et elle est repartie dans la bonde avec le reste. Ça n'a rien effacé. Mais ça m'a calmée, et c'était déjà beaucoup.
Je me suis séchée sans me regarder, j'ai mis le vieux pyjama de coton, celui qui a un trou sous le bras, et je me suis couchée sur le canapé en boule, le plaid sur la tête.
L'après-midi, le canapé
Le vide, ce n'est pas spectaculaire. C'est une pièce sans meubles. On avance, et il n'y a rien contre quoi se cogner.
J'ai éteint mon téléphone. J'ai allumé la télé, un jeu de l'après-midi avec des candidats qui crient et un animateur qui rit trop fort. Je n'entendais rien. Entre deux questions, il y avait une pub pour des rideaux, et je me suis entendue penser qu'il faudrait changer ceux du salon.
Vers quinze heures, la chaleur est montée. Je la connais, celle-là, je la reconnaîtrais entre mille : une tension dans le bas du ventre, les cuisses qui se serrent toutes seules, la bouche qui devient sèche.
Je me suis allongée sur le dos. Le tissu du canapé est rêche, il gratte sous les jambes. J'ai écarté les genoux de quelques centimètres, comme si quelqu'un pouvait voir.
J'ai glissé la main sous l'élastique. J'étais trempée. Depuis le matin, sans raison — ou avec une raison que je refusais de nommer. Deux doigts, de petits cercles, et le corps a suivi tout de suite : les hanches qui roulent, le ventre qui se contracte, la respiration qui se casse en deux.
Ça montait. Très haut, très vite, et puis plus rien. À chaque fois que ça arrivait à la porte, ça retombait. Je me suis arrêtée, j'ai respiré, j'ai recommencé plus fort, deux doigts dedans, la paume dessus, comme une mécanique bien réglée. Rien. Encore. Rien.
Et à un moment, ce n'est plus moi qui ai mené. Il est venu, comme il venait toujours : la voix d'abord, basse, deux mots, « tourne-toi ». Puis le poids de sa main au creux des reins, cette façon qu'il a de plaquer sans appuyer vraiment, juste assez pour qu'on comprenne qu'on ne bouge pas. Sa peau chaude, son odeur de cèdre, sa façon de compter à voix haute comme on compte des pompes, un, deux, trois, et de s'arrêter pile à l'instant où j'allais y arriver. J'ai enfoncé deux doigts en pensant à ça, à sa bouche sur ma nuque, à ses doigts dans ma bouche pour me faire taire.
Ça n'a pas marché non plus. Mon corps ne voulait pas de l'imaginaire. Il voulait l'homme, et l'homme n'était plus là.
Je pensais au contrôle de maths de ma fille, mardi. À la gencive de son frère qui avait saigné lundi et que je n'avais toujours pas emmené chez le dentiste. Aux trois kilos de pommes de terre pour le dîner. Mon corps était chaud, disponible, et inutile.
J'ai pleuré, allongée, la main coincée dans ma culotte. De frustration, et de honte d'être frustrée — parce qu'à quarante ans, pleurer parce qu'on n'arrive pas à jouir toute seule un mardi après-midi, c'est un problème de femme qui n'a rien d'autre à faire. Le canapé était trempé sous moi, une auréole froide de la taille d'une assiette. Je suis restée là à sentir le tissu refroidir contre mes fesses, à me dire que je n'étais même plus capable de ça.
Quarante minutes. J'ai vérifié l'heure deux fois, comme une femme qui attend un message.
J'ai fini par me lever, j'ai retourné le coussin.
Seize heures trente
J'ai écrit à Marc : « Je récupère les enfants aujourd'hui. » Il a répondu : « D'accord. Tout va bien ? » J'ai répondu : « Oui. À ce soir. » Trois mots, c'est la bonne longueur pour un mensonge.
J'ai repris une douche, tiède cette fois, je me suis coiffée, un peu de mascara, un peu de blush pour ne pas avoir l'air d'un cadavre au portail de l'école. Je me suis regardée dans la vitre de la voiture en montant dedans. Comme une adolescente. À quarante ans.
En chemin, je me suis arrêtée au drive. Pain, compotes, sirop de fraise, et une bouteille de blanc sec — celui que Sophie boit — que j'ai posée sur le tapis roulant sans savoir pourquoi. Je l'ai payée. Le ticket est encore dans la boîte à gants.
Seize heures trente, la cloche. Les enfants sont sortis en courant. Ma fille m'a parlé de son exposé sur les volcans, son frère m'a mis un caillou dans la main en me disant que c'était un diamant. Ils se sont jetés sur moi et pendant dix secondes je n'ai plus rien senti que leurs cartables dans mon ventre.
À la maison : le goûter, les devoirs, la table, le bain, le dîner, le dessin animé. J'ai fait tout le programme, proprement, en pilote automatique, les gestes exacts au bon moment. C'est fou ce qu'on peut faire correctement quand on n'est plus là.
Marc
Marc est rentré à dix-huit heures. Il a posé son sac, il m'a embrassée sur la tempe, il a demandé comment s'était passée ma journée. J'ai dit que ça allait. Il a demandé si j'étais fatiguée, j'ai dit un peu. Il a proposé que je me repose, j'ai dit non. Il a proposé un film, j'ai dit oui.
Pendant le film, il a posé sa main sur ma cheville et il ne l'a plus bougée. Il ne m'a pas demandé pourquoi j'avais les yeux rouges. Il ne demande jamais. Je crois qu'il a peur de la réponse, et moi je compte là-dessus pour vivre.
Ma fille est descendue chercher de l'eau vers vingt et une heures. Elle nous a trouvés sous le même plaid. Elle a dit : « Vous êtes mignons. » Puis elle est remontée. Marc a ri. Moi j'ai pensé que si elle savait, elle ne dirait plus jamais ce mot.
Quand le générique est passé, il m'a regardée. Vraiment regardée, comme le soir où il m'avait demandé de l'épouser, dans la cuisine de ses parents, avec la vaisselle encore sur la table.
« Tu es sûre que ça va ? » « Oui. » « Tu es sûre ? » « Oui. » « Tu sais que tu peux me parler. » « Je sais. » « Tu sais que je suis là. » « Je sais. » « Tu sais que je t'aime. »Une larme est montée. Une larme d'amour, ce qui est pire qu'une larme de honte. Je l'ai ravalée et j'ai dit : « Je t'aime aussi. »
Il m'a embrassée sur le front, longtemps. Ce baiser disait : je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis là.
Je me suis collée à lui pour le film, pour le dîner, pour la soirée. Pas par désir. Parce qu'il est le seul endroit de la maison où je n'ai pas honte. Le lit sentait la lessive et son après-rasage. Je me suis endormie contre son dos et, pour la première fois depuis longtemps, je n'ai pas rêvé.
Mercredi
Réveil dans ses bras, un baiser sur la bouche, un vrai, celui des dimanches. Les enfants n'avaient pas école, je les ai déposés au centre de loisirs à huit heures et demie. Mon fils ne voulait pas lâcher ma jambe : il a fallu trois bises, une promesse de crêpes et l'animatrice qui le prenne par la main.
Et puis je me suis retrouvée seule dans la voiture, sur le parking, les clés dans la main, la main sur le contact. La voiture prête, la route prête, le travail qui attendait, la vie prête. Tout était prêt sauf moi.
Je n'ai pas tourné la clé. Je l'ai posée sur le siège passager, j'ai mis les mains sur le volant, la tête sur les mains, et j'ai pleuré comme une gamine, longtemps, sans bruit, sur mes mensonges, sur mes secrets, sur cette femme que j'étais devenue et que je n'avais pas choisie. Un homme est passé avec son chien et a regardé ailleurs, très vite. C'est ce qu'on fait, dans ces cas-là.
Je suis rentrée. J'ai refermé la porte, je me suis rallongée sur le canapé en boule, avec le coussin encore humide de la veille que j'avais oublié de retourner, et la journée a été très longue. J'ai regardé le plafond. J'ai compté les jours jusqu'à vendredi. J'ai écouté le voisin tondre sa haie pendant une heure et demie et j'ai trouvé que c'était un bruit supportable, presque gentil.
À seize heures, je suis allée rechercher les enfants. J'ai souri au portail. J'ai fait semblant toute la soirée. Marc m'a proposé qu'on commande des pizzas, j'ai dit oui, et j'ai mangé deux parts en riant à une histoire de mon fils.
La cuisine
Le jeudi matin, la maison était vide : j'avais envoyé un message à Christelle pour dire que je ne viendrais pas, que je verrais un médecin. Je me suis levée pour boire un verre d'eau. N'importe quoi, pour ne pas rester là, pour ne pas penser, pour ne pas me toucher.
L'eau n'a pas suffi. Je me suis retrouvée debout contre le plan de travail, les pieds nus sur le carrelage, le marbre froid contre le haut des cuisses, les mains agrippées au rebord de l'évier. Le robinet gouttait toutes les quatre secondes, la machine tournait dans la buanderie, un cycle de serviettes, et ce bruit-là m'a servi de couverture.
J'ai glissé une main entre mes jambes. J'ai retrouvé l'humidité tout de suite, puis le plaisir juste derrière, et l'échec de l'après-midi qui attendait son tour, patiemment, comme un chien.
Cette fois je n'ai pas fait de manières. Deux doigts, profond, vite, brutal, comme si je voulais me faire mal, comme si je voulais me punir de quelque chose que je n'arrivais pas à nommer. Mon front touchait la porte du meuble. J'ai mordu l'intérieur de ma joue pour ne pas faire de bruit, et à un moment j'ai pensé très fort à une chose ridicule : que si quelqu'un entrait — la voisine, le livreur, n'importe qui — je serais là, à moitié nue dans ma cuisine, un jeudi, à dix heures du matin, avec deux enfants scolarisés et un mari au travail.
L'orgasme est venu. Petit. Presque rien. Une secousse, deux, et cette chaleur qui redescend dans les jambes et qui laisse une espèce de tristesse propre.
Mais il est venu. Et pendant à peu près dix secondes, je n'ai plus rien senti du vide. Dix secondes, c'est court, et c'est énorme quand on n'a plus rien.
Après, je suis restée penchée sur l'évier, la joue contre l'inox, les jambes molles, une goutte qui descendait le long de ma cuisse. J'ai pris l'éponge, j'ai nettoyé le plan de travail à l'endroit où je m'étais appuyée, deux fois, en insistant. Puis je me suis lavé les mains avec le produit vaisselle, et j'ai gardé l'odeur de citron sur mes doigts pendant une heure. C'est ce que je retiens, de ce jeudi : l'odeur de citron.
Jeudi, le docteur Pasquet
L'après-midi, j'ai réussi à démarrer la voiture. Je suis partie faire les courses. Je n'y suis jamais arrivée. À hauteur du cabinet médical, j'ai mis le clignotant sans l'avoir décidé et je me suis garée en épi, mal, à cheval sur la ligne blanche.
La salle d'attente sentait l'alcool à 70 et le vieux parquet. Il y avait une femme avec un bébé, un homme avec une ordonnance froissée, et un écran qui appelait les gens par leur prénom. J'ai attendu une heure dix en faisant semblant de lire une brochure sur le diabète. Je n'ai pas lu une ligne. J'ai préparé ma phrase, je l'ai répétée dans ma tête, je l'ai améliorée, et j'ai eu honte à l'avance.
Ce qui me gênait n'était pas de mentir à un médecin. C'était de mentir bien. De choisir les mots justes, le bon débit, la bonne fatigue dans la voix. J'étais en train de devenir quelqu'un qui prépare ses mensonges, et ça me plaisait de voir que j'y arrivais.
Quand je suis entrée, le docteur Pasquet a levé les yeux de son ordinateur. Il me connaît depuis onze ans, il a suivi mes deux grossesses, il a vu ma fille en pyjama à trois heures du matin avec quarante de fièvre. Il a attendu, sans rien dire, avec cette patience des gens qui ont l'habitude qu'on tourne autour.
Je ne dormais plus cinq heures par nuit depuis trois semaines, je saignais des gencives et je n'avais rien dit à personne.
Les mots sont sortis tout seuls, prêts, propres, comme un texte appris.
« J'ai des problèmes de surmenage au travail et ça me provoque des problèmes de tension. Je suis tout le temps nerveuse. »Il a tapé. Il a hoché la tête. Il m'a demandé si je dormais. J'ai dit oui. C'était mon deuxième mensonge, dans la même pièce, à dix minutes d'intervalle.
Je n'ai même pas eu besoin de le supplier pour obtenir une semaine d'arrêt de travail. Il me l'a tendu sans discuter, en me disant de revenir si ça ne passait pas. Une semaine. Je suis sortie avec le papier plié en quatre au fond du sac, sous la liste de courses, et je me suis assise dans la voiture, et j'ai respiré comme si on venait de m'ouvrir une cage dont j'avais perdu la clé depuis des années.
Le pyjama à fleurs
À la maison, j'ai remis un pyjama. Le vrai cette fois, celui à fleurs, celui qui fait cinq ans de plus. Et je me suis caressée. Beaucoup. Tous les jours de cette semaine-là, plusieurs fois par jour, avec application, comme on prend un médicament à heures fixes. Le matin après le départ de Marc. L'après-midi sur le canapé. Le soir, dans le lit, quand tout le monde dormait.
Le cinquième jour, j'ai fait autre chose.
J'étais dans la cuisine, mon téléphone posé sur la table, et la notification de Karim est apparue en haut de l'écran. Deux lignes. La première commençait par « Je » et je ne l'ai pas lue. Je n'ai pas ouvert le message. J'ai appuyé sur « répondre » directement depuis la notification, et j'ai tapé de mémoire, les doigts qui connaissaient le clavier tout seuls.
« Ce n'est plus la peine de m'écrire. Je ne t'appartiens plus. »J'ai appuyé sur envoyer. Et seulement après, j'ai lu ce qu'il m'avait écrit.
« Tu me manques. »Trois mots. Je suis restée immobile, le téléphone allumé au-dessus de la table, et j'ai senti monter quelque chose de très laid : une pointe de satisfaction. J'étais contente de lui manquer. Contente d'avoir tiré la première, d'avoir écrit la phrase avant de lire la sienne.
Les messages ont cessé le soir même. Pas de grande scène, pas d'explication, pas de larmes chez lui. Juste un écran vide à sept heures du matin. Le petit cœur rouge du matin n'est jamais revenu, et c'est comme ça que j'ai compris que c'était fini. Pas par une rupture. Par un silence.
La masturbation est devenue mon remède contre le vide. Je l'écris sans détour parce que c'est vrai : quand la maison est vide, quand tout le monde est au travail et à l'école, je me soigne comme je peux, avec ce que j'ai sous la main. Mais je ne suis pas tranquille. Je me demande où ça me mène, et si un jour ça ne va pas me mener quelque part où je ne pourrai plus revenir.
La salle de bain
Un après-midi de cette semaine-là, je suis entrée dans la salle de bain pour me laver. Je me suis dénudée et je me suis retrouvée encore devant ce miroir, les cheveux en bataille, les joues rouges, la peau moite, avec cette odeur de moi qui ne me quittait plus.
Je me suis regardée longtemps. Et à un moment, la femme du miroir a arrêté de me faire peur.
C'était une femme de quarante ans, avec des failles, des seins qui ont nourri deux enfants, une cicatrice en travers du ventre, des cernes, et un appétit que personne autour d'elle n'aurait su nommer. Une femme qui se caresse l'après-midi pour ne pas sombrer et qui range l'éponge après.
Je ne me suis pas pardonnée. Je ne suis pas sûre que ce soit le sujet. J'ai juste pensé, très calmement, qu'elle avait le droit d'exister, celle-là aussi, et que si je ne m'occupais pas d'elle, personne ne le ferait.
Je me suis penchée vers la glace. J'ai regardé la marque du cou, celle qui s'effaçait. Dans trois jours il n'y aurait plus rien, et ce serait comme si rien n'avait existé, et c'est cette idée-là qui m'a serré la gorge, pas le reste.
Après, je me suis habillée, j'ai fait un lave-linge, j'ai étendu. C'est ce que personne ne raconte : on se regarde dans la glace, on se trouve enfin tolérable, et puis on va étendre du linge.
Karim partout
Il n'écrivait plus, il n'appelait plus, il ne venait plus. Il avait disparu comme il était arrivé, sans bruit. Il n'empêche qu'il était là. Dans le ventre, dans les doigts, dans les silences de la maison.
Ce qui me manque n'est pas ce qu'on croit. Ce n'est pas son sexe. C'est sa main sur ma nuque, posée là sans un mot, comme on tient un verre. C'est là que je perds la tête. Pas ailleurs. Marc ne m'a jamais touché la nuque.
Parfois je sentais son odeur dans la rue — le cèdre, le linge propre, un fond de savon — et je me retournais. Personne. Juste une femme avec un caddie et un manteau beige qui n'était pas lui.
Parfois j'entendais sa voix dans un rire, à la radio, dans le brouhaha du drive. Une voix basse qui ne criait jamais, qui n'avait pas besoin de monter pour qu'on obéisse. Je fermais les yeux. Personne.
Je me suis caressée en pensant à lui. Souvent. J'ai joui en pensant à lui, et j'ai pleuré juste après, deux ou trois fois, sans savoir si c'était lui qui me manquait ou la femme que j'étais chez lui, celle qui avait une place, des règles, et quelqu'un pour décider à sa place.
Sophie
Sophie a essayé. Par messages, par appels. Elle est même passée devant chez moi un dimanche ; je l'ai vue de la fenêtre de la chambre, elle est restée sept minutes dans sa vieille Audi cabossée sans sortir, moteur éteint, et puis elle est repartie sans que je bouge.
Elle m'a beaucoup écrit. Des longs, des courts, des points d'interrogation.
« Laura, je suis désolée. » « Laura, je ne voulais pas te faire de mal. » « Laura, je t'en prie. Réponds-moi. » « Laura, je t'aime. Tu es ma sœur. » « Laura, je ne comprends pas. Qu'est-ce que j'ai fait ? »Je lisais, j'effaçais. Je lisais, j'effaçais. Comme avec Karim. Comme avec tout.
Un soir, elle a appelé. J'ai regardé l'écran : son nom, sa photo, ce sourire qu'elle a sur toutes les photos, même les mauvaises. J'ai laissé sonner jusqu'au bout, exprès. Elle a rappelé tout de suite. J'ai refusé. Elle a rappelé encore, et j'ai éteint le téléphone.
Le lendemain, un seul message. Court.
« Je ne te demanderai plus rien. Mais sache que je t'aime. Et que je serai toujours là. »J'ai lu. J'ai pleuré. J'ai effacé. Mais je ne l'ai pas oublié.
Le retour au bureau
Le jeudi suivant, à huit heures, je suis retournée au bureau avec mon arrêt de travail dans le sac et une tête de femme reposée. Christelle m'a dit bon retour sans lever les yeux de son écran. J'ai rouvert mes dossiers, répondu à mes mails, repris le dossier de la marque là où je l'avais laissé. Pendant une heure, j'ai cru que c'était possible.
Sophie s'est approchée vers dix heures, sa tasse à la main, en essayant d'avoir l'air de rien, ce qui la faisait ressembler à tout sauf à quelqu'un qui a l'air de rien.
Elle a ouvert la bouche. Elle allait s'excuser, expliquer, reprendre depuis le début. Je voyais les mots arriver, je les connaissais déjà, je les avais lus dans ses messages.
Je ne voulais pas. Je ne pouvais pas.
J'ai levé la main. Ses yeux étaient tristes, gonflés, suppliants, et c'était presque insupportable, parce que je l'aimais encore.
« Je ne veux plus entendre le son de ta voix ! »Elle est repartie avec sa tasse. Personne n'a rien dit dans l'open space, mais tout le monde a entendu. Christelle a levé la tête dans son bureau vitré, une seconde, puis elle s'est replongée dans son écran avec l'application d'une femme qui a décidé de ne rien voir.
J'ai gagné ce matin-là. C'est petit, une victoire comme ça. Ça tient dans une phrase, et ça ne remplit rien du tout.
La décision
Le soir, après le dîner, les enfants couchés, la télé en sourdine, j'ai posé ma tasse et je l'ai dit à Marc. Que je voulais partir. Que je ne pouvais plus rester dans cette boîte.
Il n'a pas levé les yeux tout de suite. Il a baissé le son, il a posé la télécommande bien à plat sur la table, et il m'a regardée.
« Tu es sûre ? »J'ai dit oui.
« Il s'est passé quelque chose ? »J'ai dit non. Troisième mensonge de la semaine, et celui-là m'a coûté plus cher que les autres parce qu'il était fait à un homme qui me regardait droit dans les yeux.
Il a réfléchi. Il a dit qu'on pouvait tenir six mois avec un seul salaire si on faisait attention, que le crédit de la voiture se terminait en mars, qu'il n'y avait pas le feu au lac. Il a dit que j'avais quatre mois de congés à solder et qu'on pouvait partir une semaine à la mer avant l'hiver. Il a dit : « Tu n'as pas à te justifier. »
C'est cette phrase-là qui m'a fait pleurer. Pas la fatigue, pas la peur, pas la honte. La gentillesse. Marc est gentil, il a toujours été gentil, il n'a jamais levé la voix, il n'a jamais rien exigé, et c'est exactement ce que je ne pouvais pas encaisser ce soir-là.
Il a cru que je pleurais parce que j'avais peur de quitter mon poste. Il m'a pris la main et il a proposé qu'on en reparle le week-end, tranquillement. J'ai dit oui. Je l'ai laissé croire ça. Je l'ai laissé me consoler d'une chose qui n'existait pas.
La démission
Le lendemain matin, à neuf heures, j'ai frappé à la porte du directeur. Il m'a fait signe d'entrer avec son stylo, sans lever la tête.
« Je veux démissionner. »Il a posé le stylo. Il m'a demandé si j'avais trouvé ailleurs. J'ai dit non. Il m'a dit que j'étais la personne qui avait ramené le plus gros budget de l'année, qu'il ne comprenait pas, qu'il me proposait une rupture conventionnelle à la fin du trimestre si c'était une question d'argent ou une question de charge. J'ai dit que ce n'était pas une question d'argent.
Alors il a soupiré, il a regardé par la fenêtre, et il a dit : trente jours.
Trente jours. Je les ai comptés une seule fois, en sortant de son bureau, et pas une de plus : trente cases sur le calendrier de la cuisine, à cocher une par une. À partir de là, je n'ai plus regardé le calendrier.
Il m'a demandé de recruter et de former quelqu'un avant de partir. J'ai dit oui, bien sûr, c'était normal, c'est ce qu'on fait. C'est comme ça que je me suis retrouvée à faire passer des entretiens pour trouver celle qui prendrait ma place, mon bureau, mon badge et mes dossiers.
Esther
Esther est arrivée un lundi matin, à huit heures moins cinq, avec un sac trop grand et des chaussures trop propres. Vingt-quatre ans, jeune diplômée, un sourire qui prend toute la figure. Elle m'a serré la main en me regardant dans les yeux, elle a dit qu'elle était ravie, qu'on lui avait dit beaucoup de bien de la maison, qu'elle espérait être à la hauteur. Elle a répété cette phrase trois fois dans la journée.
Elle m'a appelée « Madame » pendant huit jours. Je n'ai pas corrigé. Ça mettait de la distance, et j'avais besoin de distance.
Je l'ai formée comme on transmet un héritage encombrant : les accès, les mots de passe sur le post-it, la bible de la marque, les trois fournisseurs à ne jamais faire attendre, le client qui veut tout savoir et à qui il faut répondre le vendredi avant seize heures. Elle notait tout dans un carnet à spirale, avec des couleurs. Elle posait de bonnes questions, parfois meilleures que celles de gens qui étaient là depuis cinq ans. Elle avait cette énergie que j'avais il y a quinze ans, quand je croyais encore que le travail récompensait.
Elle ne sait rien. Elle ne sait pas qui je suis, ni ce que j'ai fait, ni où je vais le mardi matin quand je pars à sept heures avec une jupe pliée dans un sac. Elle me voit. Juste moi. Laura, la femme qui lui apprend. Ça m'a fait un bien fou, ces trois semaines-là, d'être vue comme ça, sans passé, sans dossier.
Un jour, à la machine à café, elle m'a dit : « Vous êtes forte, Laura. Vous avez tout géré. Le travail, la famille, tout. Je vous admire. »
J'ai souri. Un sourire qui ne mentait qu'à moitié. Elle admire une femme qui n'a rien géré du tout, qui a fui, qui a menti pendant un an, et qui range son éponge après. Mais elle l'a dit sincèrement, sans arrière-pensée, et ce jour-là ça m'a tenue debout jusqu'au soir.
Le jour J
Le dernier jour, je suis arrivée à sept heures et demie. Je n'avais rien à faire. Rien à produire, rien à écrire, tout était transmis, tout était rangé, tous les dossiers étaient passés à Esther la semaine précédente. C'est étrange, un dernier jour : on est très occupé à être là.
J'ai fait le tour. J'ai serré des mains, fait des bises, souri, remercié. Christelle m'a fait signer le solde de tout compte et m'a rendu mes deux badges en me souhaitant bonne chance d'une voix de femme qui en a vu d'autres. J'ai rendu l'ordinateur portable. J'ai effacé mon historique — pas par pudeur, par habitude.
Esther m'a apporté un café que je n'avais pas demandé et elle a dit : « Je vais faire de mon mieux. » J'ai répondu que j'en étais sûre. Je n'ai rien ajouté parce que tout ce que j'aurais pu ajouter aurait été un conseil, et je n'avais pas le droit d'en donner.
À onze heures, je suis passée devant son bureau.
Sophie. Ma Sophie. Ma meilleure amie, ma confidente, celle qui savait tout de moi avant même que je le sache. Huit ans de rires dans les couloirs, de cafés bus debout, de vannes sur les réunions qui ne servent à rien. Celle avec qui j'ai pleuré devant l'ascenseur le jour où mon père est mort.
Je suis passée sans un mot, sans un regard. Je n'ai pas osé. Je n'ai rien montré, pas une larme, pas un geste, pas même un ralentissement. J'ai senti son regard dans mon dos, sa tristesse, sa douleur, tout ça posé entre mes omoplates jusqu'à la porte.
Christelle a dit, assez fort pour que je l'entende : « Elle aurait pu lui dire au revoir. » Je n'ai pas répondu. Je n'allais pas expliquer à une femme qui gère les contrats de travail pourquoi je ne pouvais pas dire au revoir à la seule personne qui aurait compris.
Je suis sortie. J'ai traversé le parking. J'ai posé ma boîte sur le siège passager — trois classeurs et une plante que j'avais oubliée depuis des mois — j'ai tourné la clé et j'ai roulé.
Et j'ai pleuré. Sur Sophie, sur moi, sur douze ans, sur cette manie qu'on a de croire qu'on ferme une porte alors qu'on arrache le mur.
Devant le portail, j'ai mis le clignotant et je me suis arrêtée une minute avant d'entrer. J'avais le visage d'une femme qui a pleuré. J'ai remis du mascara dans le rétroviseur, j'ai pincé mes joues, j'ai respiré deux fois. Puis je suis entrée, et j'ai dit bonjour à la maison vide avec une voix normale, parce que j'avais pris l'habitude depuis un an de parler tout haut quand personne n'écoute.
Une fois dans la cuisine, j'ai pris mon téléphone pour vérifier. Il n'y avait pas de petit cœur rouge sur l'écran. Il n'y en avait plus depuis des semaines, et je le savais. J'ai quand même regardé. C'est ça, le pire.
Commentaires 8
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Marc te tue avec cette phrase. Tu pleures, il croit que c'est ton poste, il propose une semaine à la mer avant l'hiver et il te laisse croire que tu as peur de démissionner. Toi, tu le laisses te consoler d'une chose qui n'existe pas. Je suis mariée depuis dix-neuf ans et je ne sais pas si j'aurais le courage de dire la vérité, ni la force de porter ce que tu portes.
Tu tapes ta phrase avant de lire la sienne, et trois mots plus loin il y a « Tu me manques ». J'ai relu ce passage trois fois. Tu ne l'as pas quitté parce que tu ne l'aimais plus, tu l'as quitté parce que tu as eu peur d'y retourner. Ce n'est pas la même chose, et personne autour de toi ne te le dira.
Douze ans, et cette phrase devant tout l'open space. J'ai sursauté comme si on me l'avait criée à moi. Mais ce qui me hante, c'est Christelle qui lève la tête une seconde dans son bureau vitré, puis qui se replonge dans son écran avec l'application d'une femme qui a décidé de ne rien voir.
Sophie passe devant chez toi un dimanche, reste sept minutes dans sa vieille Audi cabossée, moteur éteint, et repart sans sortir. Tu la regardes de la fenêtre de la chambre et tu ne bouges pas. C'est cette scène-là qui m'a fait pleurer, pas les messages : des mots, on peut les effacer ; sept minutes de silence devant une maison, non.
Tu mens à ton médecin de famille, celui qui a suivi tes deux grossesses, et tu écris que ça te plaît de constater que tu mens bien. Là, je décroche. Être perdue, c'est une chose ; prendre du plaisir à préparer ses phrases en est une autre. C'est comme ça qu'on arrive à un endroit d'où on ne revient pas.
Cette phrase, je la garde. J'ai quarante-sept ans, deux enfants, et un mari qui n'a pas posé la main sur ma nuque depuis dix ans. Je ne fais pas ce que tu fais, mais je comprends le principe : tenir jusqu'au soir. Ta franchise m'a fait du bien, et je ne pensais pas écrire ça un jour à une inconnue.
Transmettre un héritage encombrant : voilà ce que tu fais avec Esther, entre les accès, les mots de passe sur le post-it et les fournisseurs à ne jamais faire attendre. Elle t'appelle Madame pendant huit jours, tu ne corriges pas, et tu écris que ça met de la distance. Je connais cette distance-là : c'est la seule chose qui nous tient debout jusqu'au dernier jour.
Un orgasme petit, presque rien, debout contre le plan de travail, avec le robinet qui goutte toutes les quatre secondes et la machine qui tourne dans la buanderie — puis l'éponge, le produit vaisselle, et l'odeur de citron qui reste une heure sur les doigts. C'est la page la plus juste que j'aie lue sur ce qu'on fait après. On range. Toujours.
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