Le lundi, Sophie n'est pas venue au bureau. À neuf heures dix, sa chaise était vide, son écran éteint, sa tasse posée à l'envers sur son sous-main, avec une trace de rouge à lèvres au bord. J'ai travaillé toute la matinée en regardant cette tasse. Deux collègues m'ont demandé si j'avais attrapé froid. J'avais la voix qui partait.

À quatorze heures, je suis montée au premier, au bout du couloir, et j'ai frappé chez Christelle. La responsable RH. Quarante-cinq ans, des lunettes au bout d'une chaîne, trois plantes en plastique, un bureau où rien ne dépasse jamais. Elle m'a fait asseoir.

« Sophie n'est pas là aujourd'hui ? »

« Elle a posé un arrêt maladie. Trois jours. Elle a refusé d'en dire plus. »

« Vous savez ce qu'elle a ? »

Christelle m'a regardée par-dessus ses lunettes. Elle a coché une case sur un formulaire. Elle a dit, sans lever les yeux : « Ce n'est pas à moi de le dire. Et ce n'est pas à vous de le demander. »

Puis elle a ajouté, comme si de rien n'était : « Vous prévenez si vous avez besoin d'un arrêt, vous aussi. On a l'habitude. » Je suis redescendue par l'escalier. Le couloir sentait le papier chaud de la photocopieuse.

J'ai envoyé un message.

« Tu me manques. »

Pas de réponse.

Le mardi. Le mercredi. Le jeudi. Rien. Le silence. Un silence qui me rongeait. Un silence qui me hantait. Un silence qui me renvoyait à ce que j'avais fait. À ce que je lui avais fait.

Le mardi, à sept heures, je suis allée chez Karim comme d'habitude. Je lui ai dit que Sophie ne répondait plus. Il n'a pas eu l'air surpris. Il a dit : « Tu t'occupes de ton problème. » Puis il a ajouté : « Et tu ne pleures pas devant moi. » Il m'a prise contre la porte, sans un mot, et je suis repartie à dix-neuf heures avec les cheveux mouillés et la bouche amère.

Le mercredi, dans les toilettes du bureau, j'ai relu les messages que je lui avais envoyés. Trois. « Ça va ? » « Tu veux qu'on parle ? » « Je suis là si tu veux. » Trois lignes de rien. J'ai effacé la conversation entière, puis j'ai regretté, puis j'ai compris qu'on ne récupère pas ce qu'on efface.

Le vendredi, j'ai appelé. Son téléphone a sonné dans le vide. Une fois. Deux fois. Dix fois. Puis la boîte vocale. Sa voix. Enregistrée. Neutre. « Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Sophie. Laissez un message. Je vous rappellerai. »

Je n'ai pas laissé de message. Je ne savais pas quoi dire. Je ne savais pas comment le dire. Je ne savais pas si je devais le dire.

Le samedi, je suis allée chez elle. J'ai sonné. J'ai attendu. Personne. J'ai sonné encore. Toujours personne. J'ai regardé par la fenêtre. Les volets étaient fermés. La boîte n'avait pas été vidée depuis plusieurs jours. Les journaux s'accumulaient. Elle n'était pas là. Ou elle ne voulait pas être là.

J'ai envoyé un message.

« Je suis devant chez toi. Je m'inquiète. Réponds-moi. S'il te plaît. »

Rien.

J'ai attendu. Presque une heure. Dans ma voiture. À regarder la porte. À espérer. À prier. À regretter. À faire tourner le moteur pour avoir du chauffage, puis à l'arrêter pour ne pas attirer l'attention.

Puis mon téléphone a sonné. Son nom sur l'écran. J'ai décroché. Sa voix. Basse. Hésitante. Différente.

« Je te vois par la fenêtre. Tu peux monter. »

Chez Sophie

Je suis montée. Les escaliers. Lents. Lourds. Chaque marche me rapprochait d'elle. Chaque marche m'éloignait de moi. J'ai frappé. La porte s'est ouverte. Elle était là. En pyjama. Les cheveux attachés. Le visage fatigué. Les yeux cernés. Mais debout. Vivante.

« Entre. »

Je suis entrée. L'appartement était petit. Rangé. Silencieux. Une odeur de café froid. De lessive. De renfermé. Les volets étaient fermés. La lumière filtrait à peine. Elle avait mis une petite lampe. Sur la table. Une lumière douce. Presque triste. Il y avait un paquet de cigarettes ouvert, deux mégots dans une soucoupe, et la couette roulée en boule sur le canapé, comme si elle avait dormi là toute la semaine.

« Tu veux boire quelque chose ? »

« Non. Merci. »

« Assieds-toi. »

Je me suis assise. Sur le canapé. Elle s'est assise en face. Dans un fauteuil. Elle a croisé les jambes. Elle a croisé les bras. Elle m'a regardée. Longuement. Sans rien dire.

Le silence était lourd. Épais. Presque insupportable. Je sentais qu'il fallait que je dise quelque chose. N'importe quoi. Pour briser la glace. Pour la ramener. Pour la sortir de là.

« Tu veux que j'ouvre les volets ? »

Elle a haussé les épaules.

« Si tu veux. »

Je me suis levée. J'ai ouvert les volets. La lumière est entrée. Crue. Violente. Elle a cligné des yeux. Elle a tourné la tête. Mais elle n'a rien dit.

Je me suis rassise. Le silence est revenu. Un silence qui pesait. Un silence qui m'étouffait. Alors j'ai tenté. Maladroitement. Comme toujours.

« On s'est fait défoncer dimanche… c'était chaud ! »

Elle m'a regardée. Ses yeux se sont plissés. Sa mâchoire s'est serrée.

« Tu es sérieuse, Laura ? »

« Bah oui ! J'ai encore les images en tête. »

Elle a respiré profondément. Un souffle long. Un souffle lourd. Un souffle qui contenait tout ce qu'elle n'arrivait pas à dire.

« Laura. Arrête. Arrête de tourner autour. Arrête de temporiser. Arrête de faire comme si tout allait bien. »

Sa voix était sèche. Dure. Mais pas méchante. Juste fatiguée. Juste vraie.

Je me suis calée au fond du canapé. Je l'ai regardée. J'ai attendu.

Karim

Elle a soupiré. Elle a décroisé les bras. Elle a posé ses mains sur ses genoux. Elle a regardé le mur. Puis la fenêtre. Puis moi.

« Karim m'a torturée. »

« Torturée ? »

« Pas physiquement. Enfin, si. Trop même. Mais surtout… cérébralement. Il m'a retournée. Il m'a retournée comme une crêpe. Il m'a fait dire des choses. Des choses que je ne voulais pas dire. Des choses que je ne savais même pas que je pensais. »

« Quoi par exemple ? »

« Que j'aimais ça. Que j'en avais envie. Que j'attendais ça depuis longtemps. Que j'étais une salope. Que j'étais sa salope. Que j'étais… rien. »

« Et tu le pensais ? »

« Je ne sais pas. Sur le moment, oui. Sur le moment, je le pensais. Sur le moment, je le sentais. Sur le moment, c'était vrai. Et après… après, je ne sais plus. »

« Et maintenant ? »

« Maintenant, je ne peux pas arrêter d'y penser. Je ne peux pas arrêter de penser à lui. À ce qu'il m'a fait. À ce qu'il m'a dit. À ce qu'il m'a fait ressentir. C'est là. Tout le temps. Dans ma tête. Dans mon corps. Dans mon ventre. Je n'arrive pas à m'en débarrasser. »

Elle a marqué une pause. Elle a respiré. Elle a continué.

« Tu sais ce qu'il m'a dit ? Il m'a dit que j'étais une bonne salope. Il m'a dit que j'étais faite pour ça. Il m'a dit que j'étais née pour ça. Et le pire, c'est que je l'ai cru. Sur le moment, je l'ai cru. Et maintenant, je ne sais plus si c'était vrai ou si c'était juste… lui. »

« Il ne parle pas beaucoup, hein ? »

« Non. Il dit trois mots et tu obéis. C'est ça qui est insupportable. Il n'a même pas besoin de crier. »

Les premières minutes

Je l'ai écoutée. Sans l'interrompre. Sans la juger. Puis j'ai posé la question. La question qui me brûlait les lèvres. La question que je n'osais pas poser. Mais que je devais poser.

« Sophie. Qu'est-ce qui s'est passé ? Les premières minutes. Quand tu t'es retrouvée seule avec lui. Dans la chambre. Avant que je n'arrive. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Elle m'a regardée. Elle a hésité. Elle a baissé les yeux. Elle a rougi. Elle a respiré.

« Je ne sais pas si je peux le dire. »

« Tu peux. Je suis là. Je ne te jugerai pas. »

« Ce n'est pas ça. Ce n'est pas toi. C'est moi. C'est… c'est dur à dire. »

« Prends ton temps. »

Elle a pris une inspiration. Elle a serré ses mains. Elle a fermé les yeux. Et elle a parlé.

« Quand il m'a emmenée dans la chambre. Quand il a fermé la porte. J'ai senti que quelque chose n'allait pas. J'ai senti que je n'étais pas prête. J'ai senti que je n'aurais pas dû être là. »

« Qu'est-ce que tu as fait ? »

« J'ai essayé de le repousser. J'ai mis ma main sur son torse. J'ai dit non. J'ai dit stop. J'ai dit que je ne voulais pas. J'ai dit que je n'étais pas prête. J'ai dit que je voulais partir. »

« Et lui ? »

« Il n'a rien dit. Il m'a juste regardée. Avec ses yeux. Ses yeux qui voyaient tout. Ses yeux qui savaient tout. Ses yeux qui ne me croyaient pas. »

« Et ensuite ? »

« Ensuite, il a avancé. Lentement. Sans me toucher. Juste en avançant. Et moi, j'ai reculé. Jusqu'au mur. Jusqu'à ce que je ne puisse plus reculer. J'étais coincée. Entre lui et le mur. Et je ne pouvais plus fuir. »

« Et tu as fait quoi ? »

« J'ai lâché des phrases. Au hasard. Des phrases que je ne pensais pas. Des phrases que je ne voulais pas dire. Des phrases qui sortaient toutes seules. J'ai dit que j'étais désolée. J'ai dit que je ne voulais pas. J'ai dit que j'avais peur. J'ai dit que je n'étais pas comme ça. J'ai dit que je n'étais pas une salope. »

« Et lui ? »

« Il a levé la main. Il m'a giflée. Pas fort. Juste ce qu'il fallait. Juste assez pour que ça claque. Juste assez pour que ça résonne. Juste assez pour que je me taise. »

La gifle

Elle s'est arrêtée. Elle a porté sa main à sa joue. Comme si elle sentait encore la gifle. Comme si elle la revivait. Comme si elle était encore là.

« Et là… »

Elle a marqué un silence. Long. Elle a respiré. Elle a continué.

« Et là, je me suis tétanisée. Mon esprit s'est arrêté. Mon corps s'est figé. Je ne pensais plus. Je ne ressentais plus. J'étais… vide. Complètement vide. »

« Tu as eu mal ? »

« Non. C'est ça le pire. Je n'ai pas eu mal. J'ai eu… autre chose. Quelque chose que je ne connaissais pas. Quelque chose que je n'avais jamais ressenti. »

« Quoi ? »

« Une paix. Une drôle de paix. Comme si, pour la première fois, quelqu'un m'avait remise à ma place. Comme si, pour la première fois, quelqu'un m'avait dit qui j'étais. Comme si, pour la première fois, quelqu'un m'avait traitée comme je le méritais. J'étais simplement à ma place. »

« Tu méritais ça ? »

« C'est ce que j'ai pensé. À cet instant. C'est ce que j'ai pensé. Que je méritais ça. Que je méritais d'être giflée. Que je méritais d'être dominée. Que je méritais d'être… rien. »

J'ai écouté ça sans bouger. Je connaissais. Ma première gifle à moi, je m'en souvenais encore. Le bruit. Le goût de métal dans la bouche. Et cette espèce de calme qui arrive après, comme une eau qui monte. Je n'ai rien dit. Il n'y avait rien à dire.

Elle a essuyé une larme. Elle a souri. Un sourire triste. Un sourire amer. Un sourire de femme qui ne se reconnaît plus.

« Et après la gifle ? »

« Après la gifle, il a appuyé sur mes épaules. Légèrement. Sans forcer. Comme si j'avais compris. Et je me suis baissée à genoux. Machinalement. C'était long. C'était troublant. Je ne savais pas ce qui m'arrivait. Je ne savais pas pourquoi j'obéissais. Mais j'obéissais. »

« Tu lui as fait une gâterie… »

« Il a mis sa main sur ma tête. Il a déboutonné son pantalon et il a sorti son sexe. Une grosse queue bien dressée. »

Elle a marqué une pause. Elle a détourné le regard. Elle a fixé ses genoux. Elle a ajouté, plus bas, presque un souffle.

« Il a forcé sur mes lèvres. J'ai eu peur de recevoir une gifle. Et j'ai pris sa queue dans la bouche. Il m'a baisé la bouche, Laura. Il m'a baisé la bouche comme on baise une chatte. Si j'avance, elle m'étouffe. Si je recule, le mur bloque ma tête. Je ne pouvais pas fuir. Je ne pouvais que prendre. »

« Et après la fellation ? »

« Après la fellation, il m'a prise. Il m'a retournée. Il m'a penchée. Il m'a prise. Sans un mot. Sans préliminaires. Sans rien. Juste… pris. Et moi, je l'ai laissé faire. Je ne me suis pas débattue. Je n'ai pas crié. Je n'ai pas résisté. Je l'ai laissé faire. Parce que c'était ce que je méritais. Parce que c'était ce que je voulais. Parce que c'était ce que j'étais. »

Le doute

Elle a marqué un silence. Un silence plus lourd que les autres. Puis elle a relevé la tête. Ses yeux étaient différents. Plus troubles. Plus perdus. Plus… inquiets.

« Laura… »

« Oui ? »

« Il y a quelque chose que je n'arrive pas à comprendre. »

« Quoi ? »

« Pourquoi moi ? Pourquoi m'avoir choisie ? Pourquoi m'avoir fait ça ? »

« Parce que tu étais là. Parce que tu étais curieuse. Parce que tu étais prête. »

« Non. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas juste ça. Il y a autre chose. Il y a quelque chose que je ne comprends pas. »

« Quoi ? »

« Quand je repense à cette soirée. À cette nuit. Il y a des choses qui ne collent pas. Des choses qui ne s'expliquent pas. »

« Quelles choses ? »

« La façon dont il me regardait. La façon dont il me parlait. La façon dont il me touchait. C'était… précis. C'était… préparé. C'était… comme s'il me connaissait déjà. »

J'ai senti mon cœur se serrer. Une seconde. Deux secondes. Puis j'ai répondu. Doucement. Prudemment.

« Il te connaissait. Par moi. Je lui avais parlé de toi. »

« Oui. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas juste ce que tu lui as raconté. C'est autre chose. C'est plus profond. C'est plus… intime. »

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Je ne sais pas. Je ne sais pas comment le dire. Mais j'ai l'impression qu'il savait des choses. Des choses que je n'ai jamais dites à personne. Des choses que je n'ai jamais avouées. Des choses que je ne savais même pas de moi. »

Elle m'a regardée. Longuement. Intensément. Puis elle a posé la question. La question que je redoutais. La question que je savais qu'elle finirait par poser.

« Laura. Est-ce que tu le connais vraiment ? »

L'aveu

J'ai hésité. Une seconde. Deux secondes. Puis j'ai répondu. Honnêtement. Totalement. Sans rien cacher. Sans rien omettre.

« Oui. Je le connais. Très bien. Trop bien. »

« Comment ça ? »

« Karim… je le connais depuis presque un an. Onze mois, peut-être. On s'est rencontrés sur un site. Un site de discussion. On a parlé. Longtemps. Des mois. Tous les soirs. Toutes les nuits. On parlait de tout. De ma féminité. De mon intimité. De ma garde-robe. De mes fantasmes. De mes secrets. »

« Et ? »

« Et un jour, on s'est rencontrés. En vrai. Dans un café. Près de la gare. Et tout a basculé. »

« Comment ça, tout a basculé ? »

« Il m'a touchée. Sous la table. Devant tout le monde. Et je l'ai laissé faire. Et après… après, je l'ai suivi. Dans des toilettes publiques. Et je me suis agenouillée. Et je l'ai sucé. Et je l'ai laissé me prendre. Contre le mur. Par terre. Partout. »

Sophie me regardait. Les yeux écarquillés. La bouche entrouverte. Elle ne disait rien. Elle buvait mes paroles.

« Et ensuite ? »

« Et ensuite, on s'est revus. Encore. Et encore. Et encore. Tous les mardis, presque. C'est notre jour. Parfois plus. Il me donnait des règles. Des ordres. Des punitions. Des récompenses. Je portais des plugs. Au bureau. En réunion. Devant toi. Devant tout le monde. Je m'agenouillais. Je suçais. Je me faisais prendre. Je jouissais. Sur ordre. Toujours sur ordre. »

« Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »

« Je ne pouvais pas. Je ne savais pas comment. Je ne savais pas si tu comprendrais. Je ne savais pas si tu me jugerais. Je ne savais pas si tu me détesterais. »

« Et dimanche ? »

« Dimanche, c'était mon idée. Enfin, notre idée. Je voulais te voir. À genoux. Je voulais te voir souffrir. Je voulais te voir jouir. Je voulais te voir devenir ce que je suis devenue. Parce que j'étais jalouse. Parce que j'étais envieuse. Parce que je voulais me venger. »

« Te venger de quoi ? »

« De ta liberté. De ton innocence. De ton ignorance. De tout ce que tu avais et que je n'avais plus. »

Sophie a fermé les yeux. Elle a respiré. Profondément. Longuement. Puis elle les a rouverts. Et elle a souri. Un sourire faible. Un sourire triste. Un sourire vrai.

« Je te déteste, Laura. »

« Je sais. »

« Mais je te comprends. »

« Je sais. »

« Et je te pardonne. »

« Je sais. »

Le regard

Elle a marqué un silence. Un silence de nouveau. Puis elle m'a regardée. Ses yeux dans les miens. Ses yeux rouges. Ses yeux brillants. Ses yeux qui ne mentaient plus.

« Et toi ? »

« Moi ? »

« Toi. Quand tu es arrivée. Quand tu es entrée dans la chambre. Quand tu m'as vue. Nue. Les yeux bandés. Les poignets attachés. Offerte. Qu'est-ce que tu as ressenti ? »

J'ai hésité. Une seconde. Deux secondes. Puis j'ai répondu.

« J'ai ressenti… de la jouissance à te voir ainsi offerte. »

« Vraiment ? »

« Et après, il m'a fait m'asseoir. Nue. Attachée. Silencieuse. Et j'ai regardé. »

« Qu'est-ce que tu as vu ? »

« Je t'ai vue. À genoux. À quatre pattes. Offerte. Et je me suis sentie… coupable. Excitée. Horrible. Et bien vivante. »

« Et ensuite ? »

« Ensuite, il t'a prise. Encore. Et encore. Et je regardais. Et je jouissais du regard. Et je prenais plaisir. »

Le regard croisé

Elle m'a regardée. Longuement. Sans rien dire. Puis elle a parlé. Doucement. Presque un murmure.

« Tu sais ce qui a été le plus intense ? »

« Quoi ? »

« Quand nos regards se sont croisés. »

« Quand ? »

« Quand il a retiré mon bandeau. Quand j'ai vu. Quand je t'ai vue. Nue. Attachée. Silencieuse. À attendre ton tour. »

Elle a marqué une pause. Elle a respiré. Elle a continué.

« À ce moment-là, j'ai senti quelque chose. Quelque chose que je n'avais jamais senti. Quelque chose que je ne savais pas possible. »

« Quoi ? »

« Du soulagement. »

« Du soulagement ? »

« Oui. Du soulagement de te voir. Du soulagement de ne plus être seule. Du soulagement de savoir que tu étais là. Que tu attendais. Que peut-être tu allais prendre le relais. Que j'allais pouvoir me reposer. Que j'allais pouvoir respirer. »

« Et ça t'a fait quoi ? »

« Ça m'a fait monter en chaleur. Encore plus. Voir que tu étais là. Voir que tu attendais. Voir que tu allais prendre. Voir que tu allais me remplacer. C'était… magique. »

« Magique ? »

« Oui. Magique. Parce que je n'étais plus seule. Parce que je n'étais plus la seule à subir. Parce que je n'étais plus la seule à me soumettre. Parce que je n'étais plus la seule à… tomber. »

Le lâcher-prise

Elle a marqué un autre silence. Plus court. Puis elle a parlé. Encore. Plus doucement. Plus profondément.

« Mais ce qui m'a fait le plus monter en chaleur… »

« Quoi ? »

« C'est de te voir lâcher prise. »

« Me voir lâcher prise ? »

« Oui. Te voir céder. Complètement. À cet homme. À sa volonté. À son plaisir. Te voir accepter. Te voir obéir. Te voir devenir… sa chose. Sa bonne salope. Sa salope docile. »

« Et ? »

« Et ça m'a fait quelque chose. Quelque chose de fort. Quelque chose de profond. Quelque chose que je n'avais jamais ressenti. »

« Quoi ? »

« De la pitié. »

« De la pitié ? »

« Oui. De la pitié. Mais pas une pitié triste. Une pitié… excitante. Une pitié qui me montait au ventre. Une pitié qui me faisait mouiller. Une pitié qui me faisait jouir. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je te voyais. À genoux. À ses pieds. À sa merci. Et je me disais : c'est moi. C'est moi après. C'est moi qui vais être à sa place. C'est moi qui vais subir. C'est moi qui vais céder. C'est moi qui vais tomber. Et ça me terrifiait. Et ça m'excitait. Et ça me… libérait. »

« Mais moi… j'ai l'habitude de le laisser faire. Ce n'était pas la première fois. J'étais comme toi la première fois. »

« Quoi… C'est lui qui t'a… Le cul la première fois… C'est lui l'amant secret. »

J'ai hoché la tête. Honteusement. Lentement. Presque imperceptiblement.

« Je te déteste, Laura… Enfin tu me comprends. »

« Je te comprends. »

La sodomie

Elle a marqué un dernier silence. Un silence plus long. Plus lourd. Plus profond. Puis elle a parlé. Une dernière fois. Pour dire l'indicible.

« Quand sa bite est entrée dans mon cul… »

« Oui ? »

« J'ai compris. »

« Quoi ? »

« Ce que tu m'avais dit. Ce que tu m'avais expliqué. Ce que tu m'avais promis. »

« Quoi ? »

« Que je n'aurais pas le choix. Que ça allait rentrer. Que ça allait passer. Que ça allait… se faire. »

« Et ? »

« Et c'est rentré. Et c'est passé. Et ça s'est fait. Et j'ai senti. J'ai senti quelque chose. Quelque chose que je n'avais jamais senti. Quelque chose que je ne savais pas possible. »

« Quoi ? »

« Me réveiller. »

« Te réveiller ? »

« Oui. Me réveiller. Me réveiller d'un sommeil. Me réveiller d'un vide. Me réveiller d'un mensonge que je ne savais pas que je racontais. Me réveiller de moi. »

Elle a souri. Un sourire faible. Un sourire triste. Un sourire vrai. Un sourire de femme qui venait de comprendre. Un sourire de femme qui venait de tomber. Un sourire de femme qui venait de se relever.

« Et toi ? » m'a-t-elle demandé. « Tu as senti quoi ? »

J'ai hésité. Une seconde. Deux secondes. Puis j'ai répondu.

« J'ai senti que je t'avais eue. Que je t'avais fait tomber. Que je t'avais fait devenir ce que je suis devenue. »

« Et après ? »

« Et après, j'ai senti que j'avais perdu. Que je t'avais perdue. Que je m'étais perdue. Que nous nous étions perdues. »

« Et maintenant ? »

« Maintenant ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais rien. »

Le silence

On est restées là. Longtemps. Sans parler. Sans bouger. Sans rien faire. Juste là. À écouter le silence. À écouter nos respirations. À écouter nos cœurs.

Puis Sophie a parlé. Doucement. Presque un murmure.

« Et maintenant ? »

« Maintenant ? »

« On fait quoi ? »

« On respire. On vit. On avance. »

« Et nous ? »

« Nous ? On est amies. On a toujours été amies. On sera toujours amies. »

« Même après ça ? »

« Surtout après ça. »

Elle a souri. Un sourire faible. Un sourire triste. Un sourire vrai. Puis elle a tendu la main. Je l'ai prise. On est restées là. Main dans la main. Dans la lumière crue de l'après-midi. Dans le silence de l'appartement. Dans la vérité de l'instant. Ses doigts sentaient le tabac froid.

Je suis rentrée chez moi à dix-neuf heures. Mon mari regardait le rugby. Les enfants se disputaient la télécommande. J'ai réchauffé des restes et j'ai mangé debout, contre le plan de travail.

Le soir, pour la première fois depuis longtemps, je ne me suis pas caressée.

J'ai juste dormi.

Un sommeil profond. Un sommeil sans rêves. Un sommeil sans mensonges.

Et quelque part, dans un coin de ma tête, une petite voix murmurait :

« Tu as gagné. Tu as perdu. Tu as aimé. Tu as souffert. Tu as vécu. »

« Et maintenant ? »

Je n'avais pas de réponse.

Mais je savais que je n'avais plus besoin de savoir.