J'avais besoin de parler. Vraiment parler. Pas à Karim. Pas à mon mari. À quelqu'un qui pourrait comprendre sans juger. À Sophie.
On s'est retrouvées un jeudi soir, dans un petit bar près du bureau. Un endroit neutre. Un endroit où personne ne nous connaissait. Un endroit où je pouvais baisser ma garde.
Il pleuvait. Une pluie fine, serrée, qui fait briller les trottoirs.
Le début
On a commandé deux verres. Du vin rouge pour moi, pour avoir du courage. Un blanc sec pour elle, parce qu'elle ne buvait que ça.
On a parlé du travail, des collègues, de la pluie et du beau temps. Des banalités. Des choses qui ne veulent rien dire. Des choses qui cachent tout.
Elle est sortie fumer sous l'auvent, sa cigarette au bout des doigts. Je l'ai regardée à travers la vitre. Elle riait fort avec le serveur. Elle met de la vie partout où elle passe.
Pendant qu'elle fumait, je suis allée aux toilettes. Pour lui. J'ai relu les deux derniers messages. « Tu me manques. » « Touche-toi. » Quatre mots, et j'avais le ventre serré, les jambes molles. J'ai compté les jours.
Je suis revenue m'asseoir. J'ai posé mon téléphone sur la table, l'écran vers le bas.
Puis elle m'a regardée. Avec ses yeux qui voient tout. Ses yeux de Sophie, qui ne laissent rien passer.
“Laura, qu'est-ce qui se passe ?”
J'ai pris une gorgée de vin. J'ai senti le liquide chaud glisser dans ma gorge. J'ai posé mon verre. J'ai regardé mes doigts sur la table. J'ai tourné mon alliance avec mon pouce.
“Je... je discute avec quelqu'un depuis un moment.”
Elle n'a pas dit un mot. Elle a attendu. Elle a bu une gorgée de son verre. Elle a posé sa main sur la table, à côté de la mienne.
“Et alors ?”
“Et alors... il m'obsède.”
Les mots
Les mots sont sortis. Lentement, d'abord. Comme si je les testais. Comme si je voulais voir leur poids, leur goût, leur réalité.
“Je pense à lui tout le temps. Le matin, quand je me réveille. Le soir, quand je me couche. Au travail, quand je devrais me concentrer. Avec mon mari, quand je devrais être là.”
“Je ne peux pas m'arrêter de penser à lui. C'est plus fort que moi. C'est comme une drogue. Comme une obsession.”
Sophie m'a écoutée. Elle n'a pas coupé. Elle n'a pas posé de questions. Elle m'a juste laissée parler.
Et j'ai parlé. Je lui ai dit ce que je pouvais dire. Pas tout. Pas l'âge de Karim. Pas les rendez-vous. Pas les jeux. Pas les marques sur mon corps.
Juste l'essentiel. Juste l'obsession.
“Il me fait sentir vivante, Sophie. Avec lui, je suis une autre femme. Une femme que je ne connaissais pas. Une femme que j'ai peur de connaître.”
“Mais en même temps, j'ai honte. J'ai honte de ce que je fais. J'ai honte de ce que je pense. J'ai honte de ce que je deviens.”
La réponse de Sophie
Elle a pris une autre gorgée de vin. Elle m'a regardée. Elle a souri. Un sourire doux, complice. Pas un sourire de jugement.
“Laura, tu sais ce que je vais te dire ?”
J'ai secoué la tête.
“Tu n'as pas à avoir honte. Tu n'as pas à te sentir coupable. Tu es une femme. Tu as des besoins. Tu as des désirs. C'est normal.”
“Mais ce qui est important, c'est de savoir pourquoi tu fais ça. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce besoin ?”
Je n'ai pas su répondre. J'ai regardé le fond de mon verre.
“Je ne sais pas. Je crois que... je crois que j'ai passé tellement de temps à être ce que les autres attendaient de moi. La bonne mère. La bonne épouse. La bonne employée. Que j'ai oublié qui j'étais vraiment.”
“Avec lui, je n'ai pas à faire semblant. Avec lui, je peux juste... être.”
Le conseil
Sophie a posé sa main sur la mienne. Sa main était chaude. Rassurante. Une amie.
“Écoute-moi, Laura. Je vais te donner un conseil. Un conseil de femme à femme.”
“Si cet homme te fait sentir vivante, si cet homme te fait découvrir des choses sur toi-même, alors continue. Mais fais attention.”
“Ne perds pas de vue qui tu es. Ne perds pas de vue ce que tu veux. Ne perds pas de vue ce que tu es prête à sacrifier.”
“Et surtout, ne te perds pas toi-même.”
J'ai senti une larme couler sur ma joue. Je l'ai essuyée du revers de la main.
“Et si je me suis déjà perdue ?”
Elle a souri. Elle a serré ma main.
“Alors on te retrouvera. Ensemble.”
Le mensonge
On a parlé encore un peu. Du travail. Des vacances. De tout et de rien. Comme si de rien n'était. Le bar se vidait. Le serveur empilait les chaises. Dehors, la pluie avait cessé.
Mais dans ma tête, je tournais en boucle ce que je ne lui avais pas dit. Je ne lui avais pas dit que Karim avait 23 ans. Je ne lui avais pas dit que je m'étais mise à genoux pour lui. Je ne lui avais pas dit que j'avais porté ses marques sur ma peau.
Je ne lui avais pas dit que j'étais devenue une autre femme. Une femme que je ne reconnaissais plus. Une femme que j'avais peur de reconnaître.
Sophie n'avait pas besoin de savoir tout ça. Pas encore. Pas maintenant.
J'avais juste besoin de parler. D'entendre une voix amie. De me sentir moins seule.
Et c'est ce qu'elle m'avait donné. Une écoute. Une main. Une présence.
Le retour
Je suis rentrée chez moi. J'ai garé la voiture un peu plus loin que d'habitude. Marc dormait. Les enfants dormaient. Le lave-linge tournait encore dans la buanderie. Je me suis glissée dans mon lit.
J'ai fermé les yeux. J'ai pensé à Sophie. À ses mots. À son conseil.
“Ne te perds pas toi-même.”
Mais il était trop tard. Je m'étais déjà perdue. Je m'étais perdue dans le regard de Karim. Dans ses mains. Dans ses ordres.
Et je ne savais pas si je voulais être retrouvée.
Je me suis endormie en pensant à lui. À sa voix. À ses doigts. À ce petit cœur rouge que j'enverrais le lendemain matin.
Je me suis endormie en souriant.
Le lendemain, à 7h12, je l'ai envoyé. Un cœur. Rien d'autre. Il a répondu deux heures plus tard : « Bonne fille. » J'ai souri toute la journée. Comme une idiote.
Commentaires 8
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Sophie ne juge pas, elle ouvre une porte. Depuis le chapitre 12 je me méfiais de son conseil, et là je me méfie encore plus.
Ce que tu ne dis pas au bar pèse plus lourd que ce que tu dis. L'âge, les marques, la mise à genoux : ce silence va te revenir.
Sophie qui pose LA question, sans détour. On a toutes une amie comme elle — celle qui voit tout avant nous.
Ne te perds pas toi-même, c'est le conseil que j'aurais voulu entendre à 35 ans. Le problème, c'est qu'une amie qui dit continue ne t'aide pas à t'arrêter.
Le bar neutre, le verre de courage… tout est dit. Merci de montrer qu'on ne tombe pas par hasard.
La main de Sophie sur la tienne est le seul contact tendre du chapitre, et c'est justement ce qui m'inquiète.
À LN_Anonyme : taire l'âge de Karim, c'était me cacher à moi-même. Sophie aurait pu comprendre le reste, mais pas cela.
Ton obsession est décrite avec une précision qui fait peur. J'ai connu cela, et je sais que la honte ne protège personne.
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