Trente-neuf ans. Ça tombe dans quelques semaines.
Je l'ai écrit au crayon dans l'agenda, entre le contrôle de maths du petit et l'orthodontiste de sa sœur, et j'efface la date dès que je tombe dessus. Marc parle d'un week-end, d'un restaurant, d'une surprise. Je réponds oui, oui, on verra. On ne prépare pas un cap, on le prend dans le dos.
Ce qui me travaille n'est pas la date, c'est le corps. Les seins qui ont changé de poids, le ventre qui ne s'est jamais remis de la deuxième grossesse, la peau du cou qui se plisse quand je me penche sur mon écran. Mardi, en sortant de la voiture, j'ai vérifié mon reflet dans la vitrine du pharmacien et j'ai rentré le ventre. Comme une adolescente. À quarante ans moins trois semaines.
Et c'est dans ce mois-là que Karim m'a fait une demande. Un message. Trois phrases. Aucune politesse.
« Je veux revoir Sophie. Tu te débrouilles. Mais tu me la ramènes. »
Je l'ai lu quatre fois, debout entre le distributeur de savon et le sèche-mains qui hurle. Ma première pensée n'a pas été pour Sophie. Ma première pensée a été : il ne me demande pas mon avis. Et ça m'a tiré quelque chose dans le bas du ventre, exactement au même endroit que d'habitude.
Ma deuxième pensée a été : comment on annonce ça à la femme avec qui on mange tous les midis depuis huit ans.
Le soir, Marc m'a demandé si ça allait, sans lever les yeux de la casserole. J'ai dit que j'étais fatiguée. Il a dit : « Couche-toi tôt, alors. » Il est gentil. C'est bien ce qui est insupportable.
La question
J'ai mis onze jours. Ceux-là, je les ai comptés. Onze jours à tourner autour d'elle dans l'open space, à la regarder fumer sur le parking, manteau fermé d'une main, parce qu'il fait déjà froid en septembre à Metz. Onze jours à préparer des phrases que je jetais avant de les dire.
Et puis un midi, à la brasserie d'en face, entre les plateaux et le bruit des couverts. Elle avait la nuque penchée sur son téléphone.
« Sophie. »
Elle n'a pas levé les yeux. Elle a répondu à son écran, pas à moi.
« Quoi ? »
« J'ai un truc à te demander. »
Là, elle a posé son téléphone. C'est la première fois en huit ans que je la vois le poser avant la fin d'un repas.
« Karim veut te revoir. »
Elle m'a regardée, la fourchette en l'air, la bouche entrouverte. Elle attendait que je continue, que je précise.
« Il m'a demandé de te ramener. »
Elle a posé sa fourchette, elle a croisé les bras, elle a regardé par la fenêtre, puis moi, puis la fenêtre encore.
« Je suis surprise. »
« Pourquoi ? »
« Je pensais que c'était une parenthèse. Une soirée. Un truc qu'on ne raconte pas et qu'on range. »
« Et pourtant ? »
« Et pourtant j'y pense. »
Elle a dit ça doucement, en regardant la nappe. Puis, sans que je demande rien :
« La nuit, surtout. Quand je suis seule. Quand ma main descend sans que je la commande. Mais je ne pensais pas y retourner. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant je ne sais pas, Laura. »
En remontant, Christelle m'a arrêtée entre deux portes pour me parler des entretiens annuels. Je n'ai rien entendu. J'ai dit oui, oui, très bien.
Les fessées
Il y a eu trois mardis. Le mardi, c'est notre jour : sept heures, la clé sous le paillasson, la maison encore froide, l'odeur de cèdre dans l'escalier. Je partais de chez moi à six heures et quart et je disais à Marc que j'avais une réunion tôt.
Le premier mardi, Sophie avait répondu « je suis surprise ». Il m'a écoutée jusqu'au bout, sans un mot, puis il a dit : « Ce n'est pas une réponse. » Le deuxième, elle n'avait rien répondu du tout, et j'ai payé pour son silence.
Le troisième mardi, je suis arrivée les mains vides. Il l'a vu tout de suite. Il regarde toujours mes mains avant mon visage.
« Tu n'as rien. »
« Non. »
Il n'a pas soupiré. Il a fermé la porte derrière moi et il a dit, à voix basse, presque doucement :
« Enlève ta culotte. Tu la tiendras à la main. »
Je m'étais préparée comme pour un examen. Douche la veille, pas de crème, pas de parfum — il n'aime pas les crèmes qui sentent. J'avais sorti la jupe noire pliée sous les pulls, celle que Marc n'a pas vue depuis des mois, et laissé mes collants à la maison. Dans la voiture, j'ai roulé mes chaussettes dans la boîte à gants et j'ai mis du rouge à lèvres dans le rétroviseur pour l'essuyer avec le pouce.
Je me suis penchée sur le bord de la table de la cuisine. Il a relevé ma jupe jusqu'aux reins, il l'a pliée une fois et il l'a posée à plat sur mon dos, comme on range un linge propre. Puis il a posé sa main nue sur moi, sans bouger, une seconde, deux. Il ne disait rien. C'est le silence d'avant qui fait le travail, pas la main.
Et sa main est partie.
Le bruit arrive avant la douleur. Ça fait toujours ça. D'abord la claque qui remplit la pièce, et une demi-seconde plus tard la brûlure, large, chaude, qui descend jusqu'aux cuisses. Ma joue était collée au bois de la table. Je sentais une petite veine battre contre le grain du chêne.
« Compte. »
Il n'élève jamais la voix. Il n'a pas besoin. J'ai dit un. J'ai dit deux. J'ai dit trois. À quatre, il n'y avait plus de chiffres dans ma tête, plus de prénoms, plus de contrôle de maths, plus de réunion. Il ne restait que la main qui retombait et cette odeur de bois mouillé sous mon visage. C'est là que j'ai lâché, entre quatre et cinq, sans prévenir, comme on glisse au fond d'un bain.
Quand il s'est arrêté, il a dit :
« Sept. »
Il l'a dit pour moi. Pour que je sache. Sept.
Je suis restée penchée un moment, ma culotte roulée dans le poing, le souffle court. Il ne m'a pas aidée à me relever. Il m'a tendu ma jupe et mon manteau : « Tu vas être en retard. »
Dans sa salle de bain, j'ai allumé au-dessus du miroir et j'ai tourné la tête par-dessus mon épaule. Les lignes étaient là, parallèles, deux plus rouges au milieu, à l'endroit exact où il avait insisté. J'ai compté sept. J'ai recompté pour être sûre. Sept.
À la maison, j'ai attendu que Marc redescende pour sortir du tiroir la crème qui sert pour les brûlures du petit. Une noisette, sans frotter, en me contorsionnant devant le miroir. J'ai remonté ma culotte trop vite et le tissu m'a arraché un souffle. Le soir, Marc a posé sa main sur ma hanche pour s'endormir et je me suis figée comme une gamine prise en faute. Il a dit : « Tu as la peau chaude. » J'ai dit : « Je couve quelque chose. »
Au bureau, j'ai mis des pantalons sombres pendant une semaine et je me suis assise en deux temps, en retenant mon poids. Christelle m'a arrêtée dans le couloir : « Tu te tiens drôle. Tu as mal au dos ? » J'ai dit que j'avais porté des cartons samedi. J'ai pensé à ça tout l'après-midi : est-ce que je voulais qu'on la voie, ou est-ce que je voulais la garder pour moi. Je crois que je ne sais pas.
La preuve
Il fallait aussi que Sophie le sache. La veille, en me raccompagnant à la porte, il avait dit : « Elle doit comprendre que tu paies pour elle. »
Je suis allée chez elle un jeudi soir, après le travail. Sa vieille Audi cabossée était garée de travers devant l'immeuble. Au quatrième, j'ai fermé la porte et poussé le verrou, alors qu'il n'y a jamais personne sur ce palier. Elle a remarqué tout de suite.
« Tu as peur de quoi ? »
« De rien. »
Elle a ouvert le blanc sec et allumé une cigarette à la fenêtre, et je me suis penchée sur le dossier de sa chaise, les deux mains dessus.
« Karim m'a punie. Parce que tu n'as pas répondu. Regarde. »
J'ai relevé ma robe jusqu'aux reins et j'ai fait glisser mon collant jusqu'aux genoux. Je ne regardais pas son visage, je regardais une étoile blanche au milieu des carreaux noirs. J'ai entendu sa respiration changer. Le silence a duré assez longtemps pour que j'entende la cigarette grésiller.
« Ça, ce n'est pas une fessée, » a-t-elle dit enfin.
« Ça, c'est une signature. »
Elle n'a pas détourné les yeux. Elle les a posés sur chaque ligne, comme on lit une lettre. Sa langue est passée sur sa lèvre inférieure sans qu'elle s'en rende compte. Ses cuisses se sont serrées sur le tabouret, puis encore, quand elle a changé de position.
« Olala… Laura… ce n'est pas avec ce genre de trace que tu risques de me faire changer d'avis. »
Sa voix était sortie plus grave que d'habitude. Elle a tiré une longue bouffée et elle a écrasé sa cigarette dans la coupelle, sans regarder le cendrier.
J'ai remonté mon collant. J'avais une tache sur le devant, à un endroit qu'on ne voit pas quand on est debout. Elle l'a vue. Elle n'a rien dit. Moi non plus.
Le grain d'espoir
Et puis un jour, un jour comme les autres, elle a parlé.
« Faut que je te dise un truc. Et si tu te fous de moi, je te jure que je te jette par la fenêtre du quatrième. »
Elle a tourné son verre d'un quart de tour, puis d'un autre. Elle ne me regardait pas.
« Y a des soirs, quand je suis seule. Je suis sur le canapé, je regarde un truc nul, et d'un coup ça monte tout seul. J'ai chaud partout. Je pense plus à rien. Ma tête s'arrête et mon corps continue sans me demander. »
Elle s'est arrêtée au milieu. Sa phrase est restée en l'air, comme sa main quand elle s'endort devant la télévision.
« Je descends ma main et je vais jusqu'au bout. Voilà. »
« C'est exactement ça, » j'ai dit. « Tu as décrit ce que je n'ai jamais su dire. Le corps avant la tête. Les sensations avant les mots. »
« J'accepte. Mais à une condition. En soirée, strictement chez moi. Et tu es là, toi aussi. Je ne le fais pas sans toi. »
« D'accord. »
« Tu me le promets ? »
« Je te le promets. »
Elle a souri, un sourire fatigué de femme qui vient de dire oui et qui le regrette déjà.
La réponse de Karim
Je suis allée chez lui le soir même, après le travail, sans prévenir. Six heures et demie. Il travaillait encore, une tasse froide à côté du clavier. Il a ouvert, il m'a regardée, il a souri de ce sourire que je connais par cœur, celui qui dit qu'il savait déjà.
« Elle est d'accord, Maître. »
Ma voix a tremblé sur le mot. Je n'aime pas l'entendre sortir de moi dans un couloir, à cette heure-là.
« Bien. »
Je suis restée debout dans l'entrée, sur le carrelage froid, et j'ai hésité une seconde avant de lâcher la suite.
« Mais elle a des conditions. »
« Lesquelles ? »
Il n'était pas surpris. Il n'est jamais surpris.
« En soirée. Chez elle, strictement. Et je dois être présente. »
Il m'a regardée longtemps. Ses yeux sont descendus sur ma bouche, puis ils sont remontés. Il a souri lentement.
« Et vendredi, je te veux dans la même lingerie qu'elle. La même. Exactement. »
« D'accord. Mais j'ai une condition, moi aussi. Vous porterez toutes les deux exactement la même tenue. La même coiffure. Le même maquillage. Je veux pouvoir vous confondre. Je veux deux femmes identiques devant moi, et être le seul à savoir laquelle est laquelle. »
« D'accord. Toi, tu ne choisis rien. Tu obéis. »
« Et tu lui diras : c'est toi qui décides. Elle exécute. »
« Je lui dirai. »
Je ne savais pas si je devais faire autre chose. M'agenouiller. Attendre une fessée pour la route. J'ai attendu, le corps tendu, la bouche sèche, et il m'a juste pris le menton entre le pouce et l'index et il m'a embrassée. Un baiser lent, qui ne finissait pas, qui disait : pas encore. Puis il m'a laissée partir avec mon manteau sur le bras.
La réponse de Sophie
J'ai attendu d'être dans ma voiture, sur le parking, pour lui écrire. La vitre était embuée.
« Il est d'accord. »
Sa réponse est arrivée en trois secondes. Sophie répond toujours en trois secondes, sauf quand il faut répondre de Karim.
« Il n'a rien dit d'autre ? »
« Si. Il a une condition. »
« Il a toujours des conditions, celui-là. Laquelle ? »
« On doit porter exactement la même tenue. La même coupe de cheveux. Le même maquillage. Il veut qu'on soit identiques. Il veut qu'on soit jumelles. »
« Sérieux ! »
Puis, tout de suite après :
« D'accord. Mais c'est moi qui choisis nos tenues. »
« Toi ? »
« Oui, moi. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est chez moi. Parce que cette fois c'est mon territoire. Et parce que je veux voir ce que ça fait de décider. Pour une fois. »
« D'accord. »
« Tu lui diras. »
« Je lui dirai. »
L'attente
Il reste quatre jours. C'est samedi.
En attendant, je fonctionne. Les courses avec le petit qui freine trop tard dans les rayons, le mot du contrôle de maths à signer, les dîners en face de Marc qui me raconte sa réunion sur les travaux de la salle de pause. Et à l'intérieur, un autre truc tourne en boucle.
Mon corps est en avance sur le calendrier. La nuit, je me réveille avec les seins lourds et le ventre serré, la culotte humide sans que j'aie rien décidé. Je me retourne doucement pour ne pas tirer le drap, je mets ma main là où il faut, et je m'arrête au bout de dix secondes, parce que je sais que ça ne servira à rien.
J'ai vérifié l'heure onze fois dans une seule soirée. Onze.
J'ai peur, évidemment. Peur de ce que Karim va révéler de moi devant une autre femme. J'ai envie aussi, et l'envie ne remplace pas la peur, elle s'installe à côté, dans le même ventre. Et il y a la honte, qui arrive toujours en dernier et qui ne m'empêche rien.
Le pire, c'est la douceur de Marc. Mercredi, il a repassé ma jupe noire sans que je demande rien, il l'a suspendue dans la penderie et il a dit : « Elle était froissée. » Je l'ai remercié. La jupe noire que je porte chez Karim. Il l'a repassée. Je l'ai remercié.
Vendredi soir, Sophie m'a envoyé une photo : une robe noire longue, des escarpins à talon fin, des collants fins posés à plat sur son lit. Puis un message. « Chignon. Pas de bijoux. Tu rentres ton alliance. » J'ai regardé mon alliance. Je ne l'enlève jamais. Sauf chez Karim.
J'ai dégrafé le collier et je l'ai glissé dans mon sac. Je le remettrai après, quand tout sera fini.
Samedi, quand je fermerai les yeux, ce ne sera pas pour dormir. Ce sera pour imaginer la porte, la lumière du couloir de Sophie, la voix de Karim en bas de l'escalier, la peau de Sophie sous la même robe que la mienne. Ma peau entre les deux. Ce que ça fait d'être déjà à lui, sans y être encore.
Commentaires 9
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« Ça, ce n'est pas une fessée » : et le mot qu'elle ajoute juste après, je ne suis pas près de l'oublier. Mais ce qui m'a retournée, ce n'est pas la réplique, c'est sa langue qui passe sur sa lèvre inférieure sans qu'elle s'en rende compte, et ses cuisses qui se serrent sur le tabouret. Sophie a déjà basculé, même si elle te jure le contraire.
Tu ne l'enlèves jamais, sauf chez lui. Voilà ce que fabrique une phrase de trois lignes envoyée la veille : un endroit au monde où tu n'es plus mariée, et ce n'est pas une chambre, c'est un état. On y entre en retirant un anneau, comme on retire un vêtement.
Le sèche-mains qui hurle pendant que tu lis l'ordre : cette image me serre plus que la suite. Il y a une seconde où tu es encore une femme qui travaille, avec du savon sur les mains, et une autre où tu es déjà en train d'obéir. Entre les deux, il ne se passe rien du tout. C'est ça qui fait peur.
Personne ne compte pour toi dans cette pièce, sauf lui. Tu perds les chiffres à quatre, tu lâches entre quatre et cinq, et il te rend le total à la fin, à voix basse, sans élever la voix. C'est exactement ce que tu cherches depuis le premier jour : quelqu'un qui tient le compte à ta place. Je ne juge pas, j'ai la même faim.
Onze fois. Tu as compté, et tu l'écris noir sur blanc. Je croyais être la seule à faire ça, et je ne sais pas si ça me rassure ou si ça m'inquiète davantage.
Trois phrases, aucune politesse, un ordre - et tu le relis quatre fois, debout entre le distributeur de savon et le sèche-mains. Ce qui me dérange n'est pas ce qu'il demande, c'est le temps que tu mets à répondre oui. Moi aussi j'ai reçu des messages comme celui-là, et moi aussi je les ai relus.
Marc pose la main sur ta hanche et te dit que tu as la peau chaude. Tu réponds que tu couves quelque chose, et tu te figes comme une gamine prise en faute. Un jour il lèvera les yeux de sa casserole, Laura, et ce jour-là tu n'auras plus de phrase toute prête. Tu joues avec deux hommes qui ne jouent pas au même jeu, et l'un des deux ne sait même pas qu'il joue.
Tu fixes une étoile blanche au milieu des carreaux noirs pour ne pas regarder le visage de ton amie. Je connais ce regard-là : c'est celui qu'on a quand on tend son corps à quelqu'un en espérant qu'il le garde. Je l'ai fait une fois, à trente-quatre ans, dans un appartement qui sentait le café froid. Je ne l'ai jamais raconté à personne, pas même ici.
Vous avez raison, et je l'ai compris le soir même : je me suis couchée avec la crème qui sert pour les brûlures du petit sur la peau, et j'ai mis dix minutes à trouver une position où le drap ne me fasse pas mal. Je n'ai rien dit. Je n'avais surtout pas envie qu'on m'aide.
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