Je le sais. Je le vis. Je le subis. Depuis plus d'un an maintenant. Depuis que Karim est entré dans ma vie. Depuis que j'ai découvert cette part de moi que je ne connaissais pas. Cette part qui me fait peur. Cette part qui me fait honte. Cette part qui me fait vivre.

J'essaie de mettre des mots sur ma situation. J'essaie de comprendre. J'essaie d'expliquer. Mais c'est difficile. C'est confus. C'est contradictoire.

Au fil de cette première année avec Karim, j'avais des prises de conscience. Elles se manifestaient après une émotion. Une émotion forte. Une émotion vraie. Une émotion qui me ramenait à la réalité. Et à ce moment-là, je m'éloignais. Je prenais de la distance. Je me disais : « Laura, tu es à un carrefour. Tu dois choisir. Entre deux vies. Entre deux hommes. Entre deux versions de toi-même. »

Au début, j'avais la sensation de perdre le contrôle. Alors je prenais de la distance. Je m'éloignais de Karim. Ça pouvait prendre une semaine. Peut-être deux. La plus longue, c'était deux mois.

Cette fois-ci, celle dont je vais parler, est arrivée après un séjour avec les enfants à Nigloland. Un parc d'attractions. Où on s'était retrouvés en famille. Mon mari. Les enfants. Mon beau-frère. Sa petite famille.

Un samedi de juin. Trente-quatre degrés à l'ombre. Partis à sept heures, la glacière dans le coffre. Mon mari tenait le plan du parc comme une carte d'état-major.

Le bitume nous est remonté dans le nez. Les files qui n'en finissaient pas. Quarante minutes pour la Descente du Colorado. On est ressortis trempés, ma fille hurlait de rire, mon mari riait plus fort qu'elle.

Et toute la journée, mon téléphone a vibré. Toutes les heures. C'était l'exigence. Un message par heure. Même au milieu des manèges. Même dans les files. Même quand ma fille me tirait par la manche.

« Tu es où ? » « Avec qui ? » « Envoie une photo, ma petite. » « Maintenant. »

J'ai appris à répondre en trois mots. Le parc. Les enfants. Je suis à toi.

À 15h, on était dans la file du Grand Huit. Le dernier message datait de 14h52. Mon mari racontait une anecdote de rugby. J'ai senti la vibration contre ma hanche. Deux lignes. Et une question à la fin. Une question qui n'attendait pas.

Il ne fallait pas plus de dix minutes.

J'ai dit que j'avais mal au ventre. J'ai traversé la zone, contourné le stand de churros, trouvé les toilettes près de la sortie du manège. Une cabine étroite. L'odeur de javel et de frites. La porte qui fermait mal et qu'il fallait retenir avec le pied. Les cris des enfants, étouffés par le plastique.

Je me suis assise sur la lunette fermée. Le sac sur les genoux. J'ai écrit. J'ai envoyé la photo qu'il demandait. J'ai relu trois fois. Je suis restée six minutes. Six minutes dans des toilettes de parc, avec ma famille à cinquante mètres.

Puis je suis ressortie. J'ai vérifié mon visage dans la glace. Mon mari m'a demandé si ça allait. J'ai dit que oui. Ma fille m'a pris la main. La mienne était moite aussi.

Le soir, on est repartis de Nigloland à la fermeture. Les enfants se sont endormis avant même la sortie du parking. Mon mari a baissé son siège et il a fermé les yeux.

La voiture a roulé. Deux heures. Les panneaux. Les aires de repos vides. Les camions rangés en file. La nuit qui tombait derrière les vitres.

J'ai conduit. Je n'ai pas allumé la radio. Je ne voulais pas les réveiller. Je ne voulais pas non plus entendre ma propre voix.

Derrière, ma fille respirait la bouche ouverte. Mon fils tenait encore son gobelet de soda à moitié plein.

Mon mari a dit un mot dans son sommeil. Je n'ai pas compris. Je n'ai pas demandé.

La voiture dormait. Eux dormaient. Moi, je ne dormais pas.

Je pensais au message de quinze heures. Je pensais à la photo. Je pensais à la cabine, à l'odeur de javel, à la porte que je retenais avec le pied.

Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais rien.

J'ai garé la voiture dans le garage. J'ai coupé le moteur. Je suis restée assise, les mains sur le volant, longtemps après.

Puis je suis entrée. J'ai porté ma fille jusqu'à son lit. J'ai bordé mon fils. J'ai bu un verre d'eau, debout, dans le noir de la cuisine.

J'ai observé. J'ai vu une famille. J'ai vu une vie. J'ai vu une joie. Et je me sentais comme une tache dans ce bonheur. Une tache. Une ombre. Un mensonge.

Une fois de retour, j'ai mis une fin à un chapitre avec Karim. C'est fini. Point.

J'ai pris conscience de mon autre moi. Ça m'a fait peur de revenir à ce que j'étais. Mais j'ai essayé. J'ai essayé de faire comme tout le monde. J'ai essayé d'être une femme normale. Une épouse normale. Une mère normale.

Mais ça n'a pas marché. Ce n'est jamais assez. On essaie de faire comme tout le monde. Mais ça ne marche pas. Ce n'est jamais assez.

Laura arrête. Deux mois. Puis elle craque. Elle appelle. Karim répond. Elle revient. Elle retombe.

La femme rangée

La femme rangée. L'épouse. La mère de famille. Elle ne se valorise pas. Elle ne se reconnaît pas. Elle ne se voit pas. Elle apporte tout. Elle donne tout. Elle sacrifie tout. Mais personne ne le voit. Personne ne le dit. Personne ne le reconnaît.

Mon mari ne me regarde plus. Mes enfants me voient comme leur mère. Mes collègues me voient comme leur collègue. Personne ne me voit. Moi. Laura. La femme. L'amante. La soumise. La piégeuse. Personne.

J'ai commencé à avoir des pensées noires. À cause de ça. À cause de ce manque de reconnaissance. À cause de ce vide. À cause de ce silence. Des pensées noires. Des pensées sombres. Des pensées qui me font peur. Des pensées qui me font mal. Des pensées qui me font… rien.

Et comme une échappatoire, Karim est mon remède.

Je le revois. Je le veux. Je le prends. Je m'abandonne. Je me perds. Je me retrouve. Je respire. Je vis.

Et à chaque retour, Karim passe un cap. Il ne joue plus comme avant. Il contrôle tout. Au début, mon agenda. Les rendez-vous. Mes tenues. Mes sorties. Mes mots. Puis plus. Beaucoup plus. Il contrôle mes pensées. Mes désirs. Mes envies. Mes peurs. Je n'ai plus de vie à moi. Je n'ai plus que lui. Je n'ai plus que ça. Un message par heure.

L'addiction

Mon addiction à ce beau jeune homme. Et à ce qu'il m'apporte. C'est la réponse à mes troubles de l'identité. C'est la réponse à mes questions. C'est la réponse à mes doutes. C'est la réponse à tout.

Comme si je cochais une case à chaque rendez-vous. Comme si je validais quelque chose. Comme si je prouvais quelque chose. Comme si j'existais. Enfin.

Mon grand plaisir, c'est ce que je vois en face. C'est son regard. C'est son sourire. C'est son désir. C'est sa domination. C'est sa possession. C'est lui.

J'avais besoin de me sentir aimée. Désirée. Vue. Reconnaissable. Existante. J'avais besoin de me sentir vivante. Et lui. Lui, il me donne tout ça. En une heure. En un regard. En un mot. En un ordre.

Mon comportement addictif. Ça m'aide à ne pas réfléchir. Ça m'aide à ne pas penser. Ça m'aide à ne pas souffrir. Et dès que je me sens mal, j'ai besoin de me sentir sous son regard. Sous son emprise. Sous son contrôle.

Avec Karim, j'ai l'impression de reprendre le contrôle. J'ai l'impression d'avoir ce que je veux. J'ai l'impression d'être celle que je veux. Le fait que j'attire un homme plus jeune. Un beau jeune homme. Un homme qui pourrait être le fils d'une amie. C'est une forme de revanche. Comme une victime qui essaie de prendre sa revanche. Sur la vie. Sur le temps. Sur les autres. Sur elle-même.

Je me fais passer pour quelqu'un de fort. Et ça me fait du bien. Ça me fait du bien de faire semblant. Ça me fait du bien de jouer un rôle. Ça me fait du bien de mentir. Ça me fait du bien de croire que je suis forte. Même si je sais que je ne le suis pas. Même si je sais que je suis faible. Même si je sais que je suis dépendante. Même si je sais que je suis perdue.

Le collier

Karim m'a offert un collier. Discret. Élégant. Une chaîne fine avec un petit pendentif. Une petite médaille. Une petite marque. Je dois le porter tout le temps. Un rappel constant. Une marque invisible. Une preuve. Une promesse. Un lien.

Je le porte. Sous mes vêtements. Contre ma peau. Contre mon cœur. Je le touche. Souvent. Sans m'en rendre compte. Je le sens. Contre moi. Contre ma poitrine. Contre mon ventre. Contre ma vie.

C'est un rappel. Un rappel de ce que je suis. Un rappel de ce que je fais. Un rappel de ce que je cache. Un rappel de ce que je mens. Un rappel de ce que je suis devenue. Une bonne fille. Une soumise. Une salope docile. Une femme à lui.

Sophie

Sophie. Elle, je l'envie. Quelques semaines après ce mardi. Deux mois après avoir découvert ce que c'est. Deux mois après être tombée. Aucun suivi. Aucune règle. Et elle se tient bien debout. Elle ne montre pas de doutes. Elle ne montre pas de signes de faiblesse. Elle ne montre rien.

Elle est forte. Elle est droite. Elle est… libre. Elle a découvert ce qu'elle voulait découvrir. Elle a pris ce qu'elle voulait prendre. Elle a vécu ce qu'elle voulait vivre. Et maintenant, elle avance. En apparence. Sans regretter. Sans douter.

J'ai essayé de lui ressembler. Trois jours. Trois jours après. J'ai pris une fessée. Une vraie. Une fessée de Karim. Parce que j'avais désobéi. Parce que j'avais essayé d'être comme Sophie. Parce que j'avais essayé d'être forte. Parce que j'avais essayé d'être libre.

« Tu n'es pas elle. Tu ne seras jamais elle. À genoux. »

Il m'a punie. Il m'a corrigée. Il m'a rappelée à l'ordre. Il m'a rappelée à ma place. À ma vraie place. À genoux. Devant lui. À sa merci. À sa botte. À son bon vouloir.

Facteur de risques

J'en avais besoin. Je le savais. Je le sentais. Je le vivais. J'en avais besoin. J'avais besoin de perdre le contrôle. J'avais besoin de me dissocier. J'avais besoin de me perdre. J'avais besoin de me retrouver. J'avais besoin de tout ça.

La dissociation avec mon autre facette me fait du bien. Le fait d'être deux. Le fait d'être plusieurs. Le fait d'être toutes ces femmes à la fois. La femme rangée. La mère. L'épouse. La soumise. La bonne fille. La salope. La piégeuse. La maîtresse. Toutes. En une. En moi. Ça me fait du bien. Ça me fait du bien de ne pas être une seule. Ça me fait du bien de ne pas être la même. Ça me fait du bien de ne pas être… moi.

Le tout ou rien. Je fonctionne comme ça. Le tout ou rien. Tout donner. Tout prendre. Tout vivre. Tout perdre. Tout garder. Le tout ou rien. C'est ma vie. C'est ma règle. C'est ma prison. C'est ma liberté.

Je me sers un peu de lui. Un peu. Beaucoup. Passionnément. À la folie. Je me sers de lui. De son corps. De son désir. De son contrôle. De sa domination. De sa possession. Je ne subis plus. J'agis. Je ne suis plus la victime. Je suis l'actrice. Je ne suis plus la proie. Je suis la chasseuse. Je ne suis plus celle qui souffre. Je suis celle qui fait souffrir.

Tout est ma faute. Je le sais. Je ne suis pas bizarre. Je ne suis pas folle. Je ne suis pas malade. Je suis juste… moi. Une femme. Une femme qui a des désirs. Une femme qui a des envies. Une femme qui a des fantasmes. Une femme qui a des failles. Une femme qui a des peurs. Une femme qui a des secrets. Une femme qui a des mensonges. Une femme qui a une double vie. Une femme qui a tout. Et qui n'a rien.

Comme un oiseau en cage.

L'oiseau en cage

Je suis un oiseau en cage. Une cage dorée. Une cage confortable. Une cage familière. Une cage qui me protège. Une cage qui m'étouffe. Une cage qui me rassure. Une cage qui m'emprisonne.

Je connais les barreaux. Je connais la porte. Je connais la clé. Mais je ne m'envole pas. Je ne sors pas. Je ne pars pas. Parce que j'ai peur. Peur de l'inconnu. Peur du vide. Peur de la liberté. Peur de moi-même.

Alors je reste. Dans ma cage. Dans ma vie. Dans mes mensonges. Dans mes secrets. Dans mes contradictions. Dans mes dualités. Dans mes addictions. Dans mes dépendances. Dans mes plaisirs. Dans mes douleurs. Dans mes hontes. Dans mes désirs.

Je reste. Et je chante. Je chante pour lui. Je chante pour moi. Je chante pour toutes les femmes qui sont comme moi. Je chante pour toutes les femmes qui se taisent. Je chante pour toutes les femmes qui cachent. Je chante pour toutes les femmes qui portent seules le poids de leurs secrets.

C'était fin août. J'ai rappelé le premier mardi de septembre.