Le soir du rendez-vous, je suis rentrée chez moi avec le corps encore vibrant, la marque sur le cou, le souvenir de ses doigts incrusté dans ma peau.
J'avais deux sacs de courses dans le coffre. Je les avais achetés en sortant du bureau, au supermarché du rond-point, exprès. Deux sacs, un ticket, une heure crédible. J'ai laissé le ticket dépasser de mon sac à main.
Mon mari m'attendait. Il était sur le canapé, un match de rugby à la télévision. Une bière à la main, la même canette que d'habitude, posée sur le bras du fauteuil. Il m'a à peine regardée quand je suis entrée. Il a juste dit : “T'as mis du temps.”
J'ai senti mon cœur s'arrêter. "J'ai fait des courses." Un mensonge. Un autre.
"Il y a des restes dans le frigo." Il a haussé les épaules. “Je me suis fait à manger, j'avais faim.”
Je suis restée figée dans l'entrée. Je le regardais. Il était là, installé dans son fauteuil, une bière à la main, le regard fixé sur l'écran. Il ne m'avait pas regardée. Pas vraiment. Pas comme Karim. Pas avec ces yeux qui me déshabillent, qui me possèdent, qui me jugent.
Je me suis sentie presque déçue.
La soirée a été normale. Comme toutes les soirées. J'ai réchauffé les restes, je les ai mangés devant la télé. Il a commenté le match. Il a parlé de la Formule 1, du Grand Prix du dimanche, de ce pilote qu'il admirait.
À un moment, il s'est tourné vers moi. Il m'a regardée. Mes cheveux en désordre. Mes yeux brillants. Il a souri. Il a dit : “T'es belle ce soir.”
Il s'est levé. Il s'est approché. Il a posé sa main sur mon épaule. Il a glissé sa main dans mon cou, là où la marque était visible.
Mon cœur s'est arrêté.
Il a caressé la marque. Il a souri. Il a dit : “C'est une piqûre de moustique ?”
Son pouce a appuyé deux fois, à l'endroit exact où Karim avait posé sa bouche. Mes cuisses se sont croisées toutes seules, et une voix dans ma tête a dit : bonne fille.
J'ai senti mon souffle se bloquer. "Oui. Une piqûre. Je me suis grattée." Un mensonge de plus. Un mensonge facile.
Il a hoché la tête. Il n'a pas insisté. Il a posé un baiser sur mon front. Il a dit : “Monte, je te rejoins.”
Je suis montée dans la chambre. Je me suis déshabillée. Je me suis regardée dans le miroir. La marque était là. Violette. Fraîche. À gauche, sous l'oreille, un peu plus foncée que le matin. Une preuve. Il avait caressé la marque de Karim. Il ne l'avait même pas reconnue.
J'ai fermé les yeux. J'ai eu honte. Une honte qui m'a traversé le corps comme une vague glacée. Puis quelque chose d'autre. Une excitation. Une excitation de savoir que je portais cette marque, que mon mari l'avait touchée, qu'il ne savait pas ce qu'elle signifiait.
Il est monté. Il s'est couché. Il a posé sa main sur mon ventre. Il a commencé à me caresser. Lentement. Doucement. Comme un homme qui aime sa femme. Comme un homme qui ne sait rien.
Je me suis laissée faire. Mon corps répondait. Ma tête était ailleurs. Dans le studio de Karim. Sur le sol. Sous ses ordres. Sa main à lui sentait la bière et le savon de Marseille.
Mon mari a pris son temps. Il a fait l'amour comme il faisait toujours. Avec tendresse. Avec précaution. Avec application. Sans passion. Sans folie.
J'ai fermé les yeux. J'ai pensé à Karim. À ses mains. À sa voix. Aux frissons qu'il faisait naître en moi.
Mon mari a joui. Je n'ai rien senti. Mon corps était là, mais j'étais ailleurs. Dans mon souvenir. Dans mon désir. Dans cette autre vie que je menais.
Après, il s'est endormi. Il a posé sa main sur ma hanche. Il a murmuré : “Je t'aime.”
Je suis restée éveillée. Les yeux ouverts sur le plafond. Le corps encore chaud. Le cœur froid.
Je me suis réveillée le lendemain avec une certitude. Une certitude qui s'était installée en moi pendant la nuit, comme une évidence, comme une fatalité.
Je ne pouvais plus m'arrêter.
J'ai noué un foulard autour de mon cou pour aller travailler. La marque est restée trois jours. Trois jours pendant lesquels je me suis arrêtée devant chaque miroir, dans chaque ascenseur, pour vérifier qu'elle était encore là.
Les jours ont passé. Les semaines. Les mois. Et ma vie s'est organisée autour de cette dualité. Une vie normale, propre, rangée. Et une vie secrète, interdite, exaltante.
Sophie continuait à raconter ses histoires. Chaque déjeuner était une leçon. Chaque anecdote était un enseignement. Elle parlait de ses hommes, de ses rendez-vous, de ses audaces. Et moi, j'écoutais. J'apprenais. Je reproduisais.
Avec Sophie, j'ai appris à ne pas dire non. Mais avec Karim, j'ai appris à dire oui. À tout. Sans réfléchir. Sans hésiter. Sans limites.
Je l'ai fait dans une voiture. Comme Sophie. Une nuit, il m'a emmenée dans le parking souterrain d'un centre commercial. La voiture garée dans un coin sombre. Les vitres embuées. Son corps contre le mien, le siège incliné, ma jupe relevée. J'ai senti le volant dans mon dos, le froid du cuir sur ma peau nue. Les frissons. Les regards imaginaires. La peur d'être découverte. L'excitation de l'être. Il a gardé sa main sur ma bouche pendant que des pas passaient à trois mètres de la portière.
Je l'ai fait dans un hôtel. Une chambre anonyme, en plein après-midi. Des draps blancs, propres, à l'odeur de lessive industrielle. Sa main sur ma nuque. Ses ordres. Les bruits du couloir, les voix au loin, le sentiment d'être une autre. Une femme qui n'a pas de nom, qui n'a pas d'histoire. Juste un corps qui répond à des ordres.
Je l'ai fait dans un sous-sol. Une cave voûtée, humide, froide. Une ancienne salle de répétition désaffectée. Les murs en pierre, le sol en terre battue. Sa voix qui résonnait. Mon corps contre le mur froid. La sensation de l'abandon total. Des frissons qui n'avaient rien à voir avec le froid.
À chaque fois, j'avais honte. À chaque fois, je me disais que c'était la dernière. À chaque fois, je revenais.
Je continuais à vivre cette double vie pleinement. Comme si je ne trouvais pas de porte de sortie. Ou plutôt, comme si je n'en cherchais pas.
Mon planning est devenu une cartographie de ma vie. Un jeu d'échecs invisible que je jouais avec moi-même.
Le mardi, sept heures, avant que la maison se réveille (je dis que je vais courir). La première semaine, un mardi. La troisième, deux. Après, je ne comptais plus.
Trouver du temps. S'organiser. Mentir. Cacher. Effacer les traces. Justifier les absences. Inventer des excuses. Construire un monde de mensonges sur mesure. Le téléphone retourné sur la table. La lessive faite en cachette, le jean lavé deux fois. La voiture garée trois rues plus loin.
Je maigrissais, et je mentais aussi sur ça : je disais que je faisais attention. Le matin, aux toilettes du bureau, je mettais du fond de teint sous mes yeux comme on recouvre une fissure.
Un enfer cérébral.
Je suis devenue une autre personne. Une personne qui ment à son mari, à ses enfants, à ses collègues, à Sophie. Une personne qui vit une vie qui n'est pas la sienne. Ou peut-être la sienne, enfin.
Je me suis regardée dans le miroir un matin. La femme qui me regardait avait les yeux cernés, le visage fatigué, le sourire absent. Elle ressemblait à une femme qui n'en pouvait plus.
Elle ressemblait à une femme qui ne savait plus qui elle était.
Je me suis demandé : est-ce que Sophie vit ça ? Est-ce qu'elle ment, elle aussi ? Est-ce qu'elle organise sa vie autour de ses rendez-vous ? Est-ce qu'elle a peur d'être découverte ?
Ou est-ce qu'elle est juste libre, alors que moi, je suis prisonnière ? Prisonnière de mes mensonges, prisonnière de mes désirs, prisonnière de cette double vie que je ne contrôle plus.
Le dimanche, mon mari a posé sa main sur mon genou pendant le match de rugby. Il a dit : “Tu es fatiguée, non ?”
J'ai souri. “Un peu.”
“Tu veux qu'on parte en week-end ? Tous les deux ? Juste nous ?”
J'ai senti mon cœur se serrer. J'ai pensé à Karim. Aux rendez-vous que je devrais annuler. Aux mensonges que je devrais inventer.
"Oui, avec plaisir." J'ai répondu. Un mensonge de plus. Un mensonge qui sonnait juste.
Il a souri. Il a parlé de l'hôtel, du restaurant, de la balade. Il planifiait. Il s'organisait. Il construisait son propre monde de mensonges, sans le savoir.
Je l'ai regardé. Il ne savait rien. Il ne voulait rien savoir. Il était content, simplement, comme un gosse à qui on annonce une sortie.
J'ai pensé à Karim. À son corps contre le mien. À sa voix qui disait "Bonne fille". À cette autre vie que je menais, cette vie de mensonges et de désir.
J'ai fermé les yeux. J'ai senti un frisson parcourir mon dos. Un frisson de peur. Un frisson de désir. Un frisson de vie.
Je ne savais pas où tout cela allait me mener. Je savais juste que je ne pouvais plus m'arrêter.
Le lendemain, j'ai envoyé un message à Karim.
“Je pars en week-end avec mon mari. Je ne pourrai pas te voir pendant deux jours.”
Deux jours, c'est ce que je lui avais écrit. Il y en a eu trois. Et je n'ai même pas tenu mon mensonge : le dimanche soir, la valise posée dans l'entrée, je suis allée chez lui.
Sa réponse est arrivée quelques minutes plus tard.
“Profite. Tu ne te touches pas de tout le week-end. Et dimanche soir, tu ne rentres pas chez toi : tu passes. Tu me racontes tout, dans l'ordre. Je saurai si tu as menti. Ce que tu as fait. Ce que tu as pensé. Ce que tu as imaginé.”
J'ai souri. J'ai senti ce frisson qui ne me quittait plus.
“Oui, Maître.”
Commentaires 9
Chaque commentaire est lu avec attention et publié après validation.
Il caresse la marque et demande si c'est une piqûre de moustique. Cette phrase anodine m'a glacée, parce que tout le chapitre tient dedans. Je découvre ce blog aujourd'hui et je reste.
Le passage où votre mari effleure la marque… j'ai retenu mon souffle. La double vie a un prix, et vous le payez à chaque regard qui ne vous voit pas vraiment.
Un week-end en amour avec ton mari d'un côté, un récit exigé par Karim de l'autre. Le planning que tu affiches prouve que tu ne tiendras pas les deux longtemps.
Votre mari qui dit que vous êtes belle ce soir sans rien voir — c'est peut-être le paragraphe le plus cruel que vous ayez écrit.
Le pire n'est pas le mensonge, c'est le soulagement de n'être pas vue. Il ne l'avait même pas reconnue, et toi tu as trouvé cela excitant.
L'enfer cérébral, c'est exactement ça : deux vies qui se télescopent dans la même tête, et aucune porte de sortie visible.
Sept jours, sept mensonges, aucun jour pour toi. Ton agenda ressemble à une partition et je me demande quand la musique va s'arrêter.
Je lis ce blog depuis quelques chapitres et celui-ci m'a fait mal. La phrase sur le corps chaud et le cœur froid, je l'ai relue trois fois.
À Céline_88 : j'ai surtout craint qu'il ne devine jamais. Ce soir-là, j'ai compris que son silence me protégeait plus qu'il ne me menaçait.
Laisser un commentaire