On m'avait dit que la vérité était une chose propre, entière, qu'on sortait de sa poche au bon moment comme un mouchoir repassé. Ce n'est pas vrai. Dans une maison, la vérité, c'est une nappe tachée qu'on retourne sur la table quand il y a des invités.

Je mens depuis un an. Pas sur des choses graves, au début. Sur des horaires. Sur un dîner d'équipe qui n'a pas eu lieu. Sur une réunion client qui n'existait pas. Sur la femme que je suis devenue entre quatorze heures et dix-neuf heures et que Marc n'a jamais rencontrée.

Ce qui m'a surprise, ce n'est pas la facilité avec laquelle je mens. C'est la facilité avec laquelle on me croit. Il suffit d'un ton calme, d'une phrase construite et d'un regard droit. Marc me croit parce qu'il m'aime et parce qu'il est fatigué. Ma fille me croit parce qu'elle a treize ans et qu'elle n'a pas encore pensé à regarder. Sonia me croit parce que je suis la responsable marketing qui rend ses dossiers à l'heure.

Moi, je ne me crois plus. C'est là que tout se complique. On peut tromper un mari, un patron, une amie. On ne trompe pas la femme qui se brosse les dents devant la glace de la salle de bains à sept heures du matin, entre la brosse à dents du petit et le pot de crème que personne n'utilise.

Sur le bord du lavabo : la liste de courses, l'ordonnance du petit, le mot pour la sortie scolaire. Quarante ans et trois papiers à ne pas oublier.

Alors je me suis posé la seule question qui compte. Pas est-ce que je vais arrêter. Pas est-ce que je vais me faire prendre. Laquelle des deux femmes de cette maison est la vraie.

Le miroir

Je me suis mise devant la glace de la chambre, celle au cadre en bois que ma mère m'a donnée le jour où on a emménagé. Elle est patinée, elle a une éraflure en bas à droite, et elle a vu plus de choses de ma vie que n'importe qui dans cette maison.

C'était un jeudi soir. Marc était au garage avec notre fils, ils réparaient un vélo qui ne servira probablement jamais. Les devoirs étaient finis, la cuisine rangée, la machine lancée. La maison était à moi pour une heure.

Je me suis déshabillée sans me presser. Le pull d'abord, par la tête, en le retournant. Le jean ensuite : bouton, zip, et il est tombé sur mes pieds. Le soutien-gorge. La culotte en dernier, parce que c'est toujours la dernière chose qu'on enlève quand on n'enlève rien pour quelqu'un.

Et je me suis regardée.

La cicatrice de ma césarienne, à la naissance du pubis, cette ligne blanche que je connais mieux que mon propre visage. Elle me rappelle la nuit où notre fille est née, à neuf heures du matin, et l'infirmière qui plaisantait pendant qu'on me tirait vers le bas.

Les cernes, ensuite. Ceux des journées trop longues, des comités budgétaires, des dossiers repris le soir après le dîner. Le visage de la femme qui sourit au bon moment en réunion.

Et puis la poitrine. Celle que Marc connaît par cœur et qui ne l'intéresse plus. Celle que Karim a regardée une fois, longuement, en la prenant dans sa main comme on soupèse un fruit, et qui a changé de forme ce jour-là dans ma tête.

J'ai posé les doigts dessus, à plat, pour vérifier que quelque chose au moins restait vrai. Ma peau était chaude. Mon cœur battait fort sous ma paume, trop fort pour un jeudi soir tranquille.

Il y avait deux femmes dans cette glace. Non. Pas dans la glace. Dans moi. C'est là que je me trompais depuis des mois : la glace ne fait que renvoyer. Les deux femmes étaient derrière mes côtes, à la même place, et elles se disputaient la même poitrine, la même bouche, le même prénom.

La première, je passe ma vie à essayer de la sauver. Elle doute de sa valeur. Elle cherche dans le regard des autres la confirmation qu'elle mérite d'être aimée. Elle a appris à se faire discrète, à contenir ses élans, à confondre la vertu avec le renoncement. C'est elle qui range la cuisine à vingt-trois heures et qui va vérifier deux fois que le portail est fermé.

La seconde, je ne la regarde qu'à certains moments, le soir, quand la maison dort. Elle est plus vieille que moi et plus jeune en même temps. Elle sait ce qu'elle veut et elle ne demande pas la permission. Elle connaît le frisson d'un regard qui s'attarde, l'électricité d'une épaule frôlée dans un couloir, la seconde suspendue où une pensée inavouable devient presque une décision.

Je l'ai redoutée avant de l'aimer. Puis j'ai arrêté de choisir. Elles cohabitent. L'une prépare le cartable, l'autre attend un message. Le même corps fait les deux, et personne ne s'en aperçoit, sauf moi.

Ce soir-là, devant la glace, j'ai compté. Trente-huit ans depuis novembre dernier. Deux enfants. Un mari qui m'aime et qui n'a rien vu. Une maison avec un portail qui grince. Et un homme de quinze ans mon cadet qui devait être en train de dîner avec des gens normaux.

J'ai essayé de me regarder comme lui me regarde. Marc me regarde comme un meuble qu'on a payé cher et qui est encore en bon état. Karim me regarde comme une chose qu'on a décidé d'avoir. Entre les deux, il y a la place exacte où je respire.

J'ai relevé le menton. Mon reflet m'a rendu un sourire que je n'avais pas décidé.

« Qui es-tu, au juste ? »

Elle n'a pas répondu. Ce n'est pas la réponse qui me fait peur. C'est l'envie que j'ai de la découvrir.

Le groupe de parole

Depuis des mois, ce n'étaient que des discussions sur un forum, tard le soir, avec un pseudo. Des mots prudents, anodins, échangés avec des inconnues. Et puis la curiosité a demandé plus. J'ai voulu des visages.

Le gymnase est à quarante minutes de la maison, dans une commune que je ne nommerai pas. Bâtiment gris, néons fatigués, chaises en plastique bleu du modèle qu'on empile dans les salles des fêtes, un radiateur qui souffle et qui sent la poussière chaude.

Des femmes. Une douzaine selon les semaines. Toutes infidèles, ou l'ayant été. On ne dit pas son nom de famille, on dit son prénom et on raconte.

Ilham, quarante-cinq ans, vient de Thionville et parle de son voisin de palier comme d'un bouche-trou. Elle a ce regard de femme qui a déjà tout perdu et que ça n'effraie plus. Une autre, la cinquantaine, manteau vert, voix très calme, dit les choses sans jamais hausser le ton. Une troisième, plus jeune que moi, est venue de Nancy et n'a rien dit pendant trois séances.

Ce qu'elles ont en commun, ce n'est pas le sexe. C'est le moment où le corps dit oui avant que la tête ait compris. Ce moment-là, je le connais par cœur. C'est le mien. C'est celui qui m'a fait descendre un escalier de bureau un mardi à dix-sept heures.

À mon tour, la première fois, j'ai dit : « Je passe. » C'est le mot que j'ai employé. Je passe, comme au jeu de cartes. La femme qui animait le cercle a hoché la tête et on est passées à la suivante.

J'avais pourtant préparé une phrase. Je l'avais répétée dans la voiture, sur le parking, moteur coupé, avec le chauffage qui refroidissait. Une phrase avec mari dedans et pas avec amant. Quand mon tour est venu, les mots se sont bousculés dans ma bouche et je n'ai rien dit. Je suis restée assise, les mains serrées entre les genoux, à écouter les autres.

Pourquoi je me suis tue ? Parce que dans ce cercle, les femmes racontent et repartent. Elles rentrent, elles embrassent leur mari, elles font réchauffer des pâtes. Personne ne prend de notes. Moi, j'écris. Tous les soirs, deux ou trois lignes dans le carnet noir, avant de dormir. Dire ma vie à voix haute devant une douzaine de femmes que je ne reverrai pas, c'était la mettre dehors. Je n'étais pas prête à la laisser sortir.

Ce que j'ai vu, surtout, c'est ce regard qu'elles ont toutes à un moment ou à un autre. Ce regard de femme qui sait. Qui a goûté à l'interdit et qui ne peut plus revenir en arrière, même quand ça la détruit, même quand elle le voudrait. J'ai vu ce regard dans une glace de salle de bains et je l'ai reconnu tout de suite.

La femme au manteau vert a parlé de son divorce, la cinquième semaine. Elle a dit une phrase qui m'a suivie jusqu'à la voiture : « Le plus dur n'a pas été de perdre mon mari. Le plus dur, ça a été d'expliquer aux enfants pourquoi maman avait une valise dans le couloir. »

Je suis sortie du gymnase à vingt et une heures quarante et je suis restée dix minutes dans la voiture, sans démarrer, à regarder le pare-brise. Puis j'ai pris un rendez-vous.

Maître Vasseur

Le cabinet est rue Gambetta, à Metz, au-dessus d'un opticien. Une porte capitonnée, une plaque de laiton, et une salle d'attente grande comme ma cuisine avec deux fauteuils et un bouquet de fleurs séchées.

Il y avait une autre femme dans cette salle. La cinquantaine, manteau beige, un dossier posé à plat sur les genoux et la main dessus, comme on tient un animal. On ne s'est pas parlé. On s'est regardées deux secondes et on a compris exactement ce que l'autre faisait là.

Maître Vasseur m'a reçue à dix-sept heures. La soixantaine, lunettes remontées sur la tête, un bureau sur lequel il n'y a rien.

Elle m'a demandé si j'étais mariée. Oui. Depuis quand. Quinze ans. Des enfants. Deux, treize et neuf ans. Un bien immobilier en commun, un prêt, des comptes joints et un compte que j'avais ouvert six semaines plus tôt, seule, dans une agence où Marc n'a jamais mis les pieds.

Elle a écrit trois lignes, puis elle a levé la tête et elle a prononcé les deux mots.

« Garde alternée. »

Elle a dit ça comme on annonce un tarif. Ensuite elle a expliqué : la faute pèse moins qu'on ne le croit, sauf que le juge la lit quand même. La maison, à vendre probablement. L'autorité parentale conjointe. Et un calendrier.

Un week-end sur deux. La moitié des vacances. Un mardi soir sur deux.

C'est cette phrase-là qui m'a eue. Pas la maison, pas l'argent. Un mardi sur deux, ça veut dire que je ne serai pas là le mardi où ma fille rentre du collège avec une sale note. Ça veut dire que quelqu'un d'autre lui fera réchauffer son assiette et lui demandera si ça va. Ça veut dire une valise dans le couloir, la mienne, et une autre dans un autre couloir, à préparer un dimanche après-midi, avec le petit qui compte les tee-shirts.

Maître Vasseur a refermé son stylo.

« Dans ce type de dossier, madame, ce n'est pas la faute qui coûte cher. C'est le jour où elle se sait. »

Je suis sortie à dix-huit heures dix. J'ai traversé la place, je me suis assise dans ma voiture et j'ai appelé Marc pour lui demander s'il avait sorti le rôti du congélateur. C'est ça, la logistique : on ressort d'un cabinet d'avocats avec garde alternée dans la tête et on demande à son mari s'il a sorti le rôti.

Le pouvoir

Quelques jours plus tard, Valérie m'a convoquée dans son bureau. La directrice. Grande, brune, une voix qui ne monte jamais, la seule femme de la boîte qui me fasse encore un peu peur.

Karim avait livré. Sa mission s'arrêtait le vendredi et il avait rendu propre : les modules, la documentation, la mise en recette. Valérie voulait mon avis. Elle voulait aussi savoir si on le faisait revenir sur le lot suivant ou si on cherchait quelqu'un d'autre.

Elle me donnait le pouvoir. Le vrai. Pas celui de faire semblant en réunion, celui de décider. Le garder jusqu'au printemps, ou le pousser dehors en remerciant sa société pour sa collaboration.

J'ai dit que je le gardais. J'ai dit qu'il faisait du bon travail, que la recette était propre, qu'on avait besoin de lui sur le lot suivant et qu'un nouvel intérimaire coûterait plus cher que la reconduction. Tout était vrai. J'ai menti en disant la vérité, c'est la seule façon élégante de mentir.

Valérie a noté. Elle a relevé les yeux.

« Il est bon. Et il est correct. Vous avez bien fait de le garder. »

Je suis sortie de son bureau avec une chose dans la poitrine qui ne voulait pas se placer. Je pouvais le faire partir, et il serait parti, avec son linge propre, son cèdre et ses messages sans point d'exclamation, et j'aurais vécu avec ça.

Alors j'ai fait ce que je fais depuis un an. J'ai séparé les deux femmes et j'ai donné à chacune sa part.

À la responsable marketing, j'ai dit : décision professionnelle, dossier propre, continuité de service. À l'autre, celle du soir, j'ai écrit un message de trois lignes et j'ai mis vingt minutes à le taper.

Ce jour-là, à dix-sept heures, je suis descendue à la cave.

Je savais qu'il y était. Le local technique est au sous-sol : dix marches en béton, une ampoule nue qui grésille, une porte coupe-feu qui claque. Il y descendait tous les deux jours vérifier le serveur et il n'y avait jamais personne.

Je n'avais aucune raison d'y aller. C'est important de l'écrire. Aucune. Valérie ne m'avait rien demandé. Karim ne m'avait rien demandé, il ne m'avait même pas écrit depuis la veille. J'avais le pouvoir, le vrai, celui qui signe, et je suis descendue dix marches dans un sous-sol qui sent la pierre humide pour m'agenouiller sur du ciment.

Il était debout devant la baie, une main sur le châssis, à regarder des voyants clignoter. Il s'est retourné. Il n'a rien dit.

« Alors ? » a-t-il juste demandé.

Il ne réclamait rien. Il attendait. Ce n'est pas la même chose, et c'est pire.

« Je te garde. »

« Tu me gardes. C'est bien, tu as appris à parler comme une patronne. Maintenant montre-moi que tu sais encore obéir. »

C'est moi qui l'ai dit. Personne ne me l'a arraché. J'ai entendu ma voix dans le sous-sol, sous l'ampoule, et j'ai compris que je venais de choisir, en connaissance de cause, comme on choisit un dessert.

Il a souri — pas un sourire de triomphe : un sourire d'homme qui vérifie une clôture.

Ensuite, ça a été très simple. Je me suis mise à genoux sur la pierre. Le froid est monté tout de suite par les rotules, à travers le collant, et il est remonté dans les cuisses. Le sol sentait la poussière de ciment et le renfermé, cette odeur de cave que je déteste depuis que je suis enfant.

Il a déboutonné son pantalon. Le bouton, puis le zip, et ses doigts ont fini par trouver la ceinture qu'ils cherchaient. Il a sorti sa queue, dure, lourde, chaude.

Je me suis penchée. L'odeur d'abord, cette odeur que je connais par cœur, de peau et de propre et de fin de journée. J'ai tiré la langue et je l'ai posée sur le bout, sur le gland, sur cette peau tendue.

J'ai commencé lentement. Des coups de langue de bas en haut, sans me presser, en tournant autour du frein, sur chaque centimètre, jusqu'à ce qu'il souffle. Ma main droite a trouvé la base et a serré. Ma main gauche s'est posée à plat sur sa cuisse pour ne pas tomber.

Il a gémi. Un son bas, rauque, presque un grondement. Un son que je n'entends nulle part ailleurs, et c'est pour ça que je le cherche.

J'ai pris sa queue dans ma bouche. Je l'ai sucée, je l'ai aspirée, je l'ai caressée avec ma langue, et sa main est venue sur ma nuque. Le pouce derrière l'oreille. Le poids du bras. J'ai senti ses jambes se raidir sous mon menton.

J'ai continué, plus vite, plus profond, avec les yeux qui piquaient et la mâchoire qui tirait. Mes genoux brûlaient sur la pierre. J'avais du gravier collé aux collants et ça m'était égal.

Il a joui dans ma bouche, sur ma langue, au fond de ma gorge. Avaler ou recracher, la question ne s'est même pas posée. J'ai avalé, jusqu'à la dernière goutte. Je n'ai rien recraché, rien essuyé, rien gardé.

Il s'est retiré. Il m'a regardée, un sourire aux lèvres, et il a dit les deux mots que je connaissais.

« Bonne fille. »

Ces deux mots-là me font mouiller depuis un an. Je les attends comme on attend un virement.

Je suis restée à genoux sur le béton, les lèvres humides, les jambes qui tremblaient. Le cœur battait à tout casser, et l'âme était en miettes, par terre, à côté de mes genoux.

Il a remonté sa fermeture, reboutonné son pantalon, passé une main dans ses cheveux. Sur le pas de la porte, il s'est retourné.

« Tu remonteras après moi. Deux minutes. »

« Et L. — tu ne me remercies pas ? »

Deux minutes pour que personne ne nous voie sortir du même escalier.

Je suis restée seule dans le sous-sol. Je me suis relevée en m'appuyant au châssis, parce que mes genoux ne tenaient plus très bien. Deux marques rouges sur les rotules, du ciment plein les collants. Je me suis nettoyée avec les mouchoirs que je prends toujours dans mon sac. J'ai passé de l'eau froide sur mon visage au lavabo du local technique, une eau froide qui sent le métal. J'ai rabattu ma jupe. J'ai remonté les dix marches et j'ai poussé la porte coupe-feu.

Au deuxième étage, Delphine m'a demandé si j'avais trouvé les archives. J'ai dit oui, avec le sourire de la responsable marketing qui remonte d'un sous-sol avec un dossier qu'elle n'a pas.

Ce jour-là, j'ai compris une chose que je n'écris pas volontiers. J'étais à lui, je vivais pour lui, et si ça devait se savoir, ce serait justice. Il est mon amant, mon Maître, ma raison d'être à partir du moment où je franchis la porte de chez moi. Parce qu'à la maison, une autre femme reprend possession de mon corps, et elle fait très bien le travail.

Mes pensées du soir

Et comme chaque soir, une fois seule dans mon lit, cette femme redevient moi.

Marc dort à côté. Sur le dos, un bras au-dessus de la tête, la bouche entrouverte. Il ronfle un peu depuis qu'il a pris du poids et je connais son ronflement comme je connais le bruit de la chaudière.

La porte de notre fille est fermée. Celle du petit est entrouverte, comme toujours, avec la veilleuse en forme de renard qui reste allumée toute la nuit. J'ai vérifié. Je vérifie tous les soirs, même les soirs où je remonte de la cave.

Puis je me mets sur le côté, dos à Marc, la main entre les cuisses, et je fais ce que je fais depuis un an.

Mes doigts ont trouvé mon sexe. Je connais le trajet par cœur. Je commence doucement, parce que le lit grince, parce que Marc se retourne au moindre bruit, parce qu'une femme de quarante ans qui se masturbe à côté de son mari qui dort doit faire attention au sommier.

Je pense à la cave. À mes genoux sur la pierre. Aux deux mots. Au pouce derrière mon oreille. Je touche la marque sous mon cou avec deux doigts, comme si elle était encore là, et elle l'est un peu.

Ça monte vite, plus vite que ça ne devrait. Les dents serrées, la respiration bloquée dans la poitrine, les hanches qui bougent de deux centimètres sur le drap. Et au moment où ça part, il y a un prénom qui arrive.

Je ne le dis pas. Jamais. Je le bloque entre mes dents et je le ravale avec tout le reste. C'est le seul mensonge que je fais à mon corps, et c'est celui qui me coûte le plus.

Puis les spasmes, le corps qui se secoue en silence, le drap remonté jusqu'au menton, la main qui retombe sur le matelas. Et le vide. Toujours le vide à la fin, comme un verre qu'on a fini et qu'on repose.

Cette nuit-là, j'ai pensé une chose que je n'avais encore jamais formulée. Je n'ai aucun regret d'avoir tant donné à Karim, malgré la honte qui me mange de l'intérieur. Parce qu'il m'a offert ce que personne ne m'avait donné avant, et ce que personne ne me donnera après.

Il avait sur moi un droit que je n'avais jamais accordé à personne. Pas parce qu'il me l'aurait pris, mais parce que je le lui avais abandonné morceau par morceau, sans savoir à quel moment exact j'avais arrêté de vouloir le reprendre.

Il avait ce passe-droit. Celui d'atteindre en moi des endroits que je tenais fermés depuis l'adolescence. Il savait faire taire mes doutes, réveiller mes contradictions et donner une voix à cette part de moi que je condamnais le jour et que je retrouvais la nuit.

Était-ce de l'amour, de la dépendance, ou cette chose étrange qui arrive quand quelqu'un nous révèle à nous-mêmes en nous abîmant un peu ? Je n'ai jamais su le dire.

Je sais seulement qu'avec lui je n'étais plus tout à fait la même, et qu'en son absence je continuais de lui appartenir par la pensée, dans mes silences, dans mes attentes, jusque dans les moments où je me répétais que ma vie m'appartenait encore entièrement.

Peut-être que c'est là ma contradiction. Je peux regretter le mensonge, redouter le jour où tout éclatera et sentir cette honte sourde qui me ronge sans rien regretter de ce qu'il a réveillé en moi.

Le petit cœur rouge n'arrive plus. C'est ce qui a changé depuis qu'il est revenu travailler ici. Je l'envoyais tous les matins à sept heures, avant que je sorte de la maison, et il répondait avant que j'aie beurré les tartines du petit. Depuis qu'il a livré son travail, il écrit quand ça lui chante, et moi j'attends.

Marc m'a demandé hier soir pourquoi je regardais mon téléphone pendant qu'il me parlait. J'ai répondu que c'était Sonia, pour les entretiens annuels. Il a dit ah, et il a continué à me raconter son problème de chaudière. Il m'a crue. C'est ça qui me tient éveillée, pas le reste.

Sophie m'a écrit la semaine dernière. Je n'ai pas ouvert. Je l'ai laissé non lu, comme on laisse une porte entrouverte.

Émeline m'a écrit aussi, un mardi soir, deux mots : « Il t'attend. » Je n'ai pas répondu.

Entre Sophie et lui, il y a un choix. Je le repousse depuis des semaines, et je le repousse encore en écrivant ces lignes.

Certaines rencontres ne nous apportent pas la paix. Elles nous montrent des choses qu'on aurait préféré ignorer, des désirs qu'on croyait éteints, des failles qu'on ne savait même pas porter.

Il a tout changé et il n'a rien construit. Il a trouvé la porte ouverte, et la clé n'a jamais servi à rien. Il n'a eu qu'à pousser.

Le plus troublant, ce n'est pas de savoir jusqu'où je suis prête à aller pour lui.

C'est de comprendre que, si je dois choisir entre Sophie et lui, quelque part en moi, je n'ai jamais vraiment souhaité qu'il s'arrête.